Permanences de députés LREM vandalisées par des agriculteurs : "Si d'autres milieux sociaux faisaient la même chose, ils seraient poursuivis très fortement"

Le sociologue Jean Viard réagit après la dégradation de plusieurs permanences de députés La République en marche par des agriculteurs, qui dénoncent le vote du Ceta.

Des agriculteurs murent la permanence du député Jean-Baptiste Moreau dans la Creuse, le 28 juillet 2019.
Des agriculteurs murent la permanence du député Jean-Baptiste Moreau dans la Creuse, le 28 juillet 2019. (PASCAL DACASA / MAXPPP)

Après le vote du Ceta mardi 23 juillet, plusieurs permanences de députés La République en marche (LREM) ont été dégradées, un peu partout en France, par des agriculteurs. "Si d'autres milieux sociaux faisaient la même chose, ils seraient poursuivis très fortement", a expliqué mardi 30 juillet sur franceinfo Jean Viard, sociologue et directeur de recherches associé au Cevipof de Sciences Po.

franceinfo : Quand un agriculteur assume d'aller murer une permanence car il se sent trahi par la signature du Ceta, c'est une violence qui répond à une autre violence ?

Jean Viard : Dans une démocratie, il y a le droit des minorités qu'il faut respecter, c'est un enjeu majeur. Il y a deux choses qui se télescopent. Il y a eu une "période gilets jaunes" avec des formes de violences qui ont eu des résultats. La politique du gouvernement a changé, parce que quelques dizaines de milliers de personnes ont été violentes. De l'autre côté, il y a une tolérance historique vis-à-vis des agriculteurs qui n'attaquent jamais les personnes. Ce sont des agressions politiques.

C'est toléré car nous sommes tous des "fils de paysans" : quand les paysans manifestent, nous sommes tous un peu solidaires. De plus, le paysan est souvent éleveur, et quitter sa ferme, même pour une seule journée, est un sacrifice énorme. Il faut donc faire quelque chose qui se voit tout de suite, ils ne peuvent pas faire un mouvement de longue durée. Ce sont toujours des actions violentes un peu coup de poing, c'est devenu une tradition. Si d'autres milieux sociaux faisaient la même chose, ils seraient poursuivis très fortement.

On se souvient par exemple du bureau de Dominique Voynet qui avait été saccagé...

Il y a une forme de tolérance, parce qu'ils ont une lutte sociale qui correspond à leur structure professionnelle. Mais le fond de l'air, aujourd'hui, est que nous sommes dans une crise profonde du modèle démocratique. Devant l'une des permanences de la Creuse, celle de Jean-Baptiste Moreau, lui-même agriculteur, ils ont construit un mur. Quand les agriculteurs disent que personne ne connaît leur métier, c'est faux, monsieur Moreau est éleveur. Qu'ils ne soient pas d'accord avec le Ceta, c'est tout à fait leur droit. Mais le Ceta n'est pas un traité uniquement sur l'agriculture, mais sur l'ensemble des produits sur les marchés internationaux.

On peut être pour ou contre, ce n'est pas le débat aujourd'hui. Mais il est vrai que nous sommes dans une société où, quand une loi est votée, il y a toujours des gens pour dire qu'elle n'a pas de valeur pour eux. Il va falloir qu'on revienne à un modèle démocratique. Partout, il y a des mouvements populistes, et ici c'est du micro-populisme. Nous n'avons pas de [Boris] Johnson ou de [Donald] Trump mais nous avons des coups de poing contre la démocratie à droite ou à gauche. Nous sommes dans un sillon extrêmement dangereux.

Ce que vous disiez sur les "gilets jaunes" fait écho également avec ce qu'on a entendu : ces élus doivent faire ce qu'on leur dit de faire, sinon ils peuvent prendre la porte...

Les élus ne peuvent pas répondre à toutes les corporations et les minorités, sans quoi nous ne sommes plus en démocratie. Nous ne pouvons pas être tous d'accord en même temps, nous n'avons pas tous les mêmes intérêts. Le monde agricole est très paradoxal, parce qu'il reçoit beaucoup d'aides européennes et il est très anti-européen, très proche de l'extrême droite et nationaliste, alors qu'en même temps, son but est d'exporter.

Nous sommes dans une logique compliquée, car le Ceta fait vendre de la viande de porc au Canada et fait augmenter les exportations. Les paysans qui vendent des porcs, on ne les entend pas. On va entendre ceux qui risquent de perdre. Ce qui est surprenant, c'est que ce soit la FNSEA qui mène ce type de combat, et non pas des petits groupes désorganisés. Les "gilets jaunes" ne sont pas des structures, ce sont des gens qui veulent se faire entendre.

C'était aussi la FNSEA à l'époque de Dominique Voynet : y a-t-il eu une forme d'impunité ?

Cela ne va pas changer, c'est la tradition française. Et il faut reconnaître que ces gens ne peuvent manifester qu'à certains moments en journée, donc ils auront toujours des formes de mises en scène. C'est pour cela que j'insiste sur l'absence de violence physique : les paysans sont respectueux du modèle démocratique, ce qui n'est pas le cas de toutes les manifestations de "gilets jaunes". Mais il y a quand même une forme de tolérance et cela va continuer avec le Ceta pendant quelques temps. Une majorité au sein du mouvement agricole va se reformer autour de la présidente et de la FNSEA.