Barbecue sauvage, café avec les routiers et camions ouverts... les agriculteurs organisent le siège à Caen

Une quarantaine d'agriculteurs bloquent l'échangeur entre le périphérique de Caen (Calvados) et l'autoroute A13 depuis deux jours. Francetv info a passé plusieurs heures avec eux.

Des éleveurs bloquent l\'A84 à proximité de Caen (Calvados), lundi 20 juillet 2015. 
Des éleveurs bloquent l'A84 à proximité de Caen (Calvados), lundi 20 juillet 2015.  ( MAXPPP)

"Tant qu’il ne viendra pas, on ne bougera pas." Les agriculteurs en colère sont déterminés à attendre leur ministre de tutelle, Stéphane Le Foll, mardi 21 juillet. Une quarantaine d’entre eux se sont installés depuis la veille sur l’échangeur entre le périphérique de Caen (Calvados) et l’entrée de l’autoroute A13, bloquant le passage. Vingt-quatre heures plus tard, ils sont toujours là.  

Francetv info revient sur cinq moments marquants, vécus sur ce barrage organisé par la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) et les Jeunes agriculteurs (JA) du Calvados.

Des embouteillages à perte de vue

Pour tenter de passer l’échangeur entre le périphérique de Caen et l’autoroute A13, bloqué par des tracteurs et des remorques d’agriculteurs, lundi, il faut être armé de patience. Certains automobilistes sont là depuis 7 heures du matin, mais l’ambiance est relativement calme. "C’est agaçant, mais il faut bien qu’ils mangent", estime Damien, un chauffeur routier arrêté sur le bord de la route.

Il vaut mieux, de toute façon, prendre son mal en patience. "On compte rester là au moins jusqu'à jeudi", prévient Kevinn Marie, salarié dans une exploitation à Lisieux (Calvados). Comme les 500 agriculteurs venus bloquer Caen, le jeune homme dénonce les prix de vente de la viande et du lait. "Je suis en train de m’installer avec ma sœur et mon beau-frère, mais le contexte économique est difficile, explique-t-il. Le litre de lait est vendu 29 centimes, alors qu’il nous coûte 35 centimes à produire !"

Selon Charles-Henri Lebrun, secrétaire général des JA du Calvados, les revenus des agriculteurs ont baissé de 57% en dix ans. Pour Alexandre Paul, éleveur laitier avec son père à Cambremer, la situation est critique. "La moitié des factures devra attendre, on ne peut pas les payer, lâche le jeune homme. On arrive à saturation : il faut que les hommes politiques se rendent compte de la gravité de la situation."

En fin d’après-midi, les agriculteurs remontent la longue file des voitures pour indiquer aux automobilistes les routes encore accessibles. La voie se désengorge peu à peu. "C’est la seule solution pour se faire remarquer, estime Alex Mérer, un salarié agricole qui participe au blocage. Tout ce que l’on demande, c’est de pouvoir vivre de la vente de nos produits, sans avoir besoin d’aide."

Une altercation évitée de justesse

Tous les automobilistes ne se montrent pas compréhensifs. En début de soirée, deux voitures se précipitent vers le barrage, derrière une moto qui, elle, a réussi à passer. "J’ai eu une longue journée de travail, je veux rentrer chez moi et par là !", s’agace le premier conducteur, descendu de sa voiture. Le ton monte, mais les agriculteurs tiennent bon.  

Alors que le Caennais semble se résigner, quatre hommes descendent de la seconde voiture. "Ouvrez les barrières !, crie le conducteur, le plus âgé du groupe. Ouvrez les barrières ou nous les ouvrons !" Les agriculteurs tentent de calmer les automobilistes. "C’est le principe du barrage, monsieur : on ne peut pas vous laisser passer."

Une réponse qui ne plaît pas du tout au conducteur. "Vous voulez que ça dégénère, c’est ça ?", s’exclame le quadragénaire, qui attrape la veste d’un manifestant. Avant de se rendre compte qu’à quatre contre trente, sous l’œil de trois médias, la bagarre n’est pas le choix le plus judicieux. La tension retombe aussi soudainement qu’elle est apparue. "Allez, on fait demi-tour. Après tout, on les comprend, les agriculteurs !"

Un barbecue improvisé au milieu de la départementale

Vers 22 heures, les renforts arrivent. Une petite dizaine de tracteurs avec leurs remorques viennent s’ajouter au barrage, en prévision de la journée de mardi. Certains agriculteurs prennent aussi la relève de ceux qui doivent retourner sur leur exploitation.

Ils se retrouvent autour d’une bière et d’une grillade improvisée, assis sur des bottes de paille. "Un bout de bitume, deux ou trois palettes, un caddie qui nous sert de grille… Et voilà un barbecue !, sourit Timothée Roset, éleveur laitier. Tant qu’on ne se fait pas mettre dehors par les CRS, c’est comme des vacances !"

Plus loin, les saucisses finissent de griller sur le caddie, posé en plein milieu de la départementale bloquée. Les provisions ont été fournies par les supermarchés Lidl et Carrefour de la zone commerciale, qui ont accepté d’aider les agriculteurs… De peur de retrouver un tas de fumier devant leur porte.

L’ambiance est à la rigolade. "Nous avons besoin de nous retrouver, d’avoir ces moments de convivialité pour continuer à tenir après ces journées d’action", confie Timothée Roset. Et de manger un peu avant de passer la nuit dans les tracteurs ou sur la pelouse, car les agriculteurs ne comptent pas lever le camp. 

Un petit-déjeuner avec les routiers

Après une courte nuit, les agriculteurs sont à nouveau sur le pied de guerre, mardi. Dès 5h30, ils ont déplacé les tracteurs pour mieux contrôler la circulation sur l’échangeur. Le but : empêcher les automobilistes de sortir de Caen et les dérouter vers le centre. Dans l’espoir de paralyser complètement la ville. 

Les exploitants sont galvanisés par l’ampleur prise par le mouvement, qui continue de toucher de nouvelles villes. "Il y a 200 bennes qui bloquent Evreux, dans l’Eure, détaille Charles-Henri Lebrun. Ils vont aussi aller bloquer le pont de Normandie [qui relie le Havre à Honfleur], en milieu de matinée." 

Entre deux indications données aux conducteurs et un tour de rond-point dans la bétaillère (pour passer le temps), les agriculteurs prennent leur petit-déjeuner sous la bruine. Ils proposent d’ailleurs café et biscuits aux automobilistes qui rentrent dans Caen. L'attention réjouit les nombreux conducteurs qui soutiennent le mouvement et klaxonnent ou saluent les exploitants en passant. La journée s’annonce toutefois moins embouteillée que la veille, car les Caennais ont pour la plupart évité les zones de blocage.

 Une distribution de bouteilles de lait sorties d'un camion

Les poids lourds qui veulent rentrer dans la ville passent au compte-goutte sur la seule voie laissée libre par le barrage routier. Soudain, l’agitation gagne les agriculteurs. "Hé, les mecs, on a du lait !", lance un exploitant, qui discutait avec le chauffeur routier. Aussitôt, trois tracteurs sont placés à l’avant et à l’arrière du camion. Les agriculteurs ouvrent la remorque.

"S’ils sortent une des palettes, l’entreprise va très mal réagir, s’inquiète Hervé, le chauffeur du poids lourd. Mais ils sont 40 et je suis seul, je ne compte pas m’interposer." Une chaîne s’organise à l’arrière de la remorque, pour descendre les packs de lait un par un. Au total, une demi-palette est récupérée. "Ce n’était pas le mot d’ordre, mais ça permet d’occuper les gars, commente Charles-Henri Lebrun. Et puis de faire plaisir aux automobilistes qu’on bloque."

Un peu plus loin, sur le rond-point, une bouteille est donnée à chaque voiture. "Merci ! Et continuez comme ça !", lance une conductrice. Le message est bien reçu : les agriculteurs ne comptent pas bouger d’un pouce.