Réforme des retraites : pourquoi le gouvernement prend-il autant de précautions ?

Avec son discours prononcé le 12 septembre devant le Conseil économique, social et environnemental à Paris, Édouard Philippe a lancé la nouvelle phase de la réforme des retraites. Le Premier ministre est resté très prudent, avec notamment un calendrier sur le très long terme.

Une femme entre dans une agence de l\'Assurance-retraite, le 15 février 2019, à Armentières, dans le Nord de la France.
Une femme entre dans une agence de l'Assurance-retraite, le 15 février 2019, à Armentières, dans le Nord de la France. (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Prendre le temps. C'est la méthode qui a été choisie par le gouvernement pour réformer le système des retraites. "Le nouveau système ne s'appliquera qu'à partir de 2040", prévoit le Premier ministre Édouard Philippe. Mais avant ça, la loi devrait être votée à l'été 2020. Il s'agira ensuite de fournir un système équilibré à l'horizon 2025, puis d'assurer la transition vers un système universel, remplaçant les 42 régimes existants.

Avant de mettre la machine en marche, le gouvernement dit vouloir entendre les citoyens et les organisations syndicalesDes consultations doivent avoir lieu dès la fin du mois de septembre et jusqu'à la fin de l'année."On ne réforme pas un système vieux de 70 ans en quelques semaines, surtout lorsqu'on sait combien ce sujet passionne les Français", a expliqué Édouard Philippe dans son discours. Pourquoi le gouvernement prend-t-il autant le temps de la réflexion ?

Parce que les "gilets jaunes" sont passés par là

L'épisode "gilets jaunes" aura profondément marqué le gouvernement, assure Pierre Ferracci, président du groupe de conseil Alpha et expert en dialogue social. De là à bouleverser complètement ses méthodes de travail : "Le gouvernement retrouve le chemin de la concertation et éventuellement de la négociation avec les partenaires sociaux. Il est souhaitable qu'ils soient entendus parce qu'il y a des positions extrêmement raisonnables qui sont affichées par les uns et par les autres."

Emmanuel Macron et ses ministres essaieraient donc d'éviter de s'enliser dans un nouveau conflit social et de ne pas relancer la crise des "gilets jaunes". C'est en tout cas ce que considère Raymond Soubie, président du cabinet de conseil Alixio. "L'épisode des "gilets jaunes a montré que la matériau social est inflammable. Ce sont des sujets hyper inflammables. Si l'on veut arriver à l'objectif, il faut se donner le temps de la discussion, c'est la bonne méthode", précise l'ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy.

Parce que le chantier est extrêmement complexe

"La réforme est difficile, certains disent que c'est la mère de toutes la batailles. Ça n'intéressent pas uniquement ceux qui sont à la retraite aujourd'hui. Mais aussi les plus jeunes qui regardent aujourd'hui leur avenir avec un oeil différent, parce que les crises économiques sont passées par là", explique Pierre Ferracci.

Le chantier dans lequel se lance le gouvernement est colossal : 42 régimes spéciaux à supprimer. Et cela ne peut pas se faire n'importe comment, poursuit l'expert en dialogue social: "Il faut trouver des solutions très concrètes à des problèmes délicats. Si on continue d'afficher que les régimes spéciaux sont des privilèges, on va se tromper de route. Ces régimes sont des compensations aux inconvénients que certains subissent. La difficulté est là, il ne faut pas monter les Français les uns contre les autres." 

Sur ce point, Édouard Philippe a affirmé dans son discours qu'il y aurait des exceptions, et qu'il allait inscrire dans le projet de loi le principe selon lequel le nouveau système ne sera pas appliqué aux régimes spéciaux tant qu'une solution satisfaisante ne sera pas trouvée. Pour Raymond Soubie, c'est la bonne méthode : "Édouard Philippe a montré sa détermination à arriver un jour à la réforme systémique, mais il fait preuve d'une prudence considérable. On passe totalement à un système de cas par cas. C'est sage, il y a un tigre qui sommeille dans chacun des 42 régimes qu'on va supprimer."

D'autant que pour le moment, de nombreuses questions sont encore en suspend, sur la plan financier par exemple : "Il y a un débat, faut-il allonger la durée de cotisation ou un âge pivot pour combler le déficit ? Et d'un coup le Premier ministre se questionne sur l'existence de ces déficits, donc il demande une nouvelle prévision au Conseil d'orientation des retraites. Donc en réalité, le gouvernement n'a pas encore choisi."

Parce qu'il faut "donner du temps au temps"

Ne pas trop brusquer les choses, c'est donc le mot d'ordre selon Raymond Soubie : "Avant que le système soit universel et unique, il passera quelques décennies. Pour être réussie, la réforme big bang ne doit pas avoir lieu selon un rythme big bang. Il faut donner du temps au temps."

Pour Pierre Ferracci, il faudra tout de même que gouvernement comme syndicats soient attentif à la manière dont ils utiliseront ce temps si précieux : "Je conseille à Édouard Philippe de bien écouter les organisations syndicales, c'est elles qui représentent le mieux les salariés. Et j'espère qu'il y aura des convergences entre syndicats. La réforme n'est pas écrite. Il faut vraiment que la concertation rime avec des modifications des ambitions gouvernementales."

Pierre Ferracci qui conseille tout de même au gouvernement de ne pas trop jouer la montre : "Il y a des inquiétudes clairement exprimées. Pour le moment le futur n'est pas suffisamment transparent pour que tout le monde soit apaisé." Avant de conclure : "Il faut que le temps soit utile en terme de pédagogie, mais s'il n'y a pas rapidement des éclaircissements, le temps pourrait se retourner contre le gouvernement."