Aigle Azur : pourquoi la compagnie aérienne est clouée au sol

Placée en redressement judiciaire, l'entreprise a annoncé, jeudi, qu'elle annulait tous ses vols à partir de vendredi soir à minuit.

Un avion de la compagnie Aigle Azur, à l\'aéroport de Mulhouse (Haut-Rhin), le 19 juin 2013. 
Un avion de la compagnie Aigle Azur, à l'aéroport de Mulhouse (Haut-Rhin), le 19 juin 2013.  (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Aigle Azur va-t-elle éviter le crash ? La compagnie, qui bat de l'aile depuis plusieurs semaines, ne sera plus en mesure d'assurer ses vols, samedi 7 septembre, à cause de sa "situation financière". Placée en redressement judiciaire, l'entreprise a annoncé à ses salariés puis aux clients, jeudi, n'avoir d'autre choix que de clouer au sol l'ensemble de ses appareils. 

Vendredi, 44 vols ont été maintenus et un seul, reliant la France et l'Algérie, a été annulé. La société a prévenu ses autres clients devant effectuer un vol retour après vendredi qu'ils seraient "contraints d'acquérir un autre billet retour" avec une autre compagnie. Comment Aigle Azur s'est-elle retrouvée dans cette situation ?

Parce que la compagnie perd trop d'argent 

Fondée en 1946, Aigle Azur emploie 1 150 salariés dont 350 en Algérie. Les liaisons vers ce pays du Maghreb, que peu de compagnies desservent, représentent 50% à 60% de son activité. En 2018, la compagnie a transporté pas moins de 1,88 million de passagers.

Malgré ce rythme et un chiffre d'affaires moyen de 300 millions d'euros par an, la compagnie "perd de l'argent depuis 2012", selon son PDG Frantz Yvelin, qui a démissionné le 4 septembre. "A l'instar d'à peu près toutes les compagnies françaises, nous avons des difficultés. Moi, j'ai l'honnêteté de le dire", s'est-il agacé, évoquant un coût du travail selon lui trop important en France, la hausse du prix du carburant et une situation de surcapacité en Europe. D'après les actionnaires, qui pointent la responsabilité de Frantz Yvelin, "entre novembre 2017 et juin 2019, Aigle Azur a perdu plus de 50 millions d'euros".

En août, Martin Surzur, président du syndicat de pilotes SNPL d'Aigle Azur et membre du CE, accablait à la fois les actionnaires et l'ancien PDG : "Ils sont arrivés en deux ans à une situation catastrophique avec 40 millions d'euros de pertes et la perspective du dépôt de bilan." L'avenir lui a donné raison. 

Parce qu'elle a dû renoncer à plusieurs de ses dessertes 

Trop dépendante de ses liaisons avec l'Algérie, la compagnie avait annoncé au printemps 2018 son positionnement sur le long-courrier avec des vols vers la Chine et le Brésil. Ces liaisons devaient être opérées en partenariat avec la compagnie chinoise Hainan Airlines – filiale de l'actionnaire de référence d'Aigle Azur, le groupe HNA – et la brésilienne Azul.

Mais l'entreprise a rapidement abandonné ces dessertes. "Des évolutions récentes dans le soutien apporté à Aigle Azur par ses actionnaires ont mis à mal cette stratégie", a reconnu la compagnie. La liaison vers la Chine s'est arrêtée en mars et celle vers le Brésil devait être interrompue à partir de la fin du mois de septembre.

Une autre dépressurisation a eu lieu au milieu du mois d'août, lorsqu'elle a annoncé arrêter sa desserte du Portugal. A l'époque, Frantz Yvelin assurait que cette décision n'aurait pas "d'impact social". "Il n'y a aucune menace à court terme, en revanche il y a une menace sur le long terme, elle est réelle", reconnaissait-il, quand même, le 13 août. De quoi détourner les investissements. 

Parce que son actionnaire principal ne veut plus mettre la main à la poche

La compagnie est détenue par le groupe chinois HNA, son actionnaire de référence avec 49% des parts, par l'homme d'affaires américano-brésilien et président d'Azul, David Neeleman (32%), et par la compagnie Lu Azur (19%). Problème : le conglomérat chinois, dont les activités vont du tourisme à la finance, a longtemps multiplié tous azimuts les investissements à l'étranger.

Très lourdement endetté, il se voit actuellement forcé de se désengager de nombre de ces investissements. Il est ainsi sorti du capital de la compagnie aérienne TAP Air Portugal, et a récemment cédé sa compagnie low-cost Hong Kong Express. Il n'est donc pas prêt à réinvestir dans Aigle Azur, expliquent Les Echos (article payant)

Parce que le PDG a été poussé vers la sortie de manière "ubuesque"

Coup de tonnerre, le 26 août, quand un communiqué annonce l'éviction de Frantz Yvelin. L'actionnaire de Lu Azur "Gérard Houa assure désormais la présidence d'Aigle Azur et Philippe Bohn la fonction de directeur général", indique le document, signé par les deux hommes et envoyé à l'AFP.  "Les errements stratégiques des deux dernières années doivent cesser", estiment-ils, en visant, sans le nommer, Frantz Yvelin, qui avait reproché à ses actionnaires de l'avoir "abandonné". Gérard Houa promet d'investir 15 millions d'euros. 

Quelques heures plus tard, l'information est démentie par un autre actionnaire, David Neeleman "Je n'ai pas licencié Frantz Yvelin, qui est toujours président d'Aigle Azur, et je démens le pouvoir et les allégations de Gérard Houa" qui annonce "publiquement être le président d'Aigle Azur". Les citations, rendues publiques par l'AFP, viennent d'un mail de David Neeleman destiné à son avocat. Il y explique avoir l'"intention d'engager une action judiciaire contre monsieur Houa pour usurpation de la présidence d'Aigle Azur, perturbation des opérations et menaces pour les chances de survie de la compagnie".

La justice finit par s'en mêler. Dénonçant une situation "ubuesque et illégale", le tribunal de commerce de Créteil nomme une administratrice provisoire, Hélène Bourbouloux. Elle a pour mission d'"assurer une direction indépendante de tout éventuel conflit". De son côté, Frantz Yvelin finit par démissionner le 4 septembre. "A un moment, on ne peut pas se battre contre tout le monde", lance-t-il sur le plateau de BFM Business.

Parce qu'il n'est pas facile de trouver un repreneur dans ce contexte

Pris dans des turbulences, Aigle Azur se déclare en cessation de paiements et demande son placement en redressement judiciaire, le 4 septembre. Depuis le début du mois d'août, la compagnie est à la recherche d'un repreneur, en vain. "Quand vous êtes abandonnés par vos actionnaires, vous essayez de trouver des actionnaires de remplacement. Aujourd'hui, on n'a pas trouvé d'acteurs intéressés", expliquait déjà Frantz Yvelin. 

Complètement à sec, la compagnie doit trouver un nouvel actionnaire pour éviter d'être définitivement clouée au tarmac. Les éventuels intéressés ont jusqu'au 9 septembre pour déposer leur offre de reprise. "Il y a une offre principale sur laquelle nous travaillons", a affirmé, énigmatique, Bruno Le Maire, vendredi 6 septembre, en marge d'un déplacement à Strasbourg. "Je ne peux pas vous en dire plus parce que je souhaite qu'elle aboutisse et que je ne veux pas affaiblir les discussions qui sont en cours."

"D'autres offres sont envisageables" et "sur la table", a enchaîné le ministre de l'Economie, là encore sans en dire plus. "Nous sommes confiants et déterminés pour offrir à tous les salariés d'Aigle Azur des possibilités de reclassement dans les meilleures conditions possibles."