Abattoirs : "On ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend la souffrance humaine"

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant, a passé 40 jours infiltré dans un abattoir breton. Dans "Steak Machine", qui sort jeudi, il raconte les conditions de travail des ouvriers. 

Un ouvrier de l\'abattoir d\'Haguenau (Bas-Rhin), travaille sur une carcasse de boeuf en juillet 2016. 
Un ouvrier de l'abattoir d'Haguenau (Bas-Rhin), travaille sur une carcasse de boeuf en juillet 2016.  (FREDERICK FLORIN / AFP)

Des animaux maltraités, mal étourdis... Les scandales se sont multipliés ces derniers mois dans les abattoirs français avec les vidéos chocs réalisées par l'association de protection animale L214.

Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendant, a passé 40 jours infiltré dans un grand abattoir breton et publie jeudi 2 février Steak Machine (Editions Goutte d’Or) dans lequel il raconte les conditions de travail difficiles des salariés. Il a notamment expliqué jeudi sur franceinfo que tous les employés qu'il a côtoyés "ont des séquelles physiques", "beaucoup sont dépendants à l'alcool et aux drogues". Pour lui, "on ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend la souffrance humaine."

franceinfo : Le traitement indigne des hommes et des animaux est étroitement lié, c'est la conclusion de votre livre Geoffrey Le Guilcher ?

Geoffrey Le Guilcher : Exactement. Pendant plus d'un mois, j'étais chargé du dégraissage des carcasses. On travaille huit heures par jour. On a une seule pause de vingt minutes dans la journée. Tous les collègues ont des séquelles physiques. Cela va d'un homme qui a 50 ans qui apprend qu'il va devoir être arrêté définitivement, à un collègue de 28 ans qui doit être opéré des deux côtés du canal carpien. C'est banal là-bas.

Vous racontez des dos cassés, des vertèbres ruinées, on sent des salariés résignés ?

Ils ne sont pas forcément résignés. Beaucoup sont en colère. Ils sont surtout conscients de l'effet que ce travail a sur leur corps. Beaucoup sont dépendants à l'alcool et aux drogues. Le week-end pour eux c'est l'occasion de sortir de la vie, de l'usine et de raconter ce qu'on ne dit pas sur la chaîne. C'est un monde assez viril, taiseux, donc l'idée c'était aussi de raconter ce qu'il se passait en dehors du travail.

Malgré ces conditions de travail, beaucoup restent. Il y a une mutuelle, un treizième mois, des conditions qui peuvent sembler intéressantes.

Il y a quand même un gros turn-over de 30% d'intérimaires, ce qui est assez énorme. Certains vomissent et partent dès le premier jour. Ce que je veux dire dans ce livre, c'est qu'on ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend pas la souffrance humaine. 

On doit tuer une vache par minute. Au moment de l'égorgement, il arrive souvent qu'elle se débat. Il faut imaginer cela pendant huit heures.Geoffrey Le Guilcher, journaliste indépendantà franceinfo

On n'a pas le temps de vérifier que l'animal est bien étourdi, bien tué. On m'a reproché parfois de stopper la cadence de la chaîne.

Dans cet abattoir, la direction a décidé d'ériger un mur autour de la tuerie, le début de la chaîne, le sujet est devenu tabou ?

Le lieu est devenu de plus en plus tabou, en effet. Le but est surtout de se protéger des vidéos de l'association L214 et des intérimaires qui viendraient voir ce qui se passe à la tuerie. L214 est devenu une obsession dans les abattoirs. L'association fait baisser la consommation de la viande et elle peut faire fermer au moins temporairement l'abattoir où il y aurait des problèmes avec les animaux. Le mur a été construit contre les intérimaires comme moi et contre les visites de groupes.

Abattoirs : "On ne comprend pas la souffrance animale si on ne comprend la souffrance humaine", selon Geoffrey Le Guilcher
--'--
--'--