Violences faites aux femmes : pourquoi la mise en concurrence de la ligne d'écoute du 3919 inquiète les associations

Le gouvernement a annoncé sa volonté de lancer une procédure de marché public afin de désigner la structure qui sera, dès 2021, en charge du 3919. La Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), qui gère cette ligne depuis 1992, craint un accompagnement moins personnalisé et des logiques de rentabilité.

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Le centre d'appels du 3919 à Paris, le 25 novembre 2017.  (TRISTAN REYNAUD / SIPA)

Elle gère depuis 1992 cette plateforme d'écoute téléphonique, qui accompagne en grande majorité des femmes victimes de violences conjugales. La Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) risque-t-elle de perdre la prise en charge du 3919, le numéro national d'écoute pour les femmes victimes de violences ? Dans un communiqué, mardi 17 novembre, la FNSF et 21 autres signataires se sont inquiétés d'un projet du gouvernement attendu avant la fin de l'année : le lancement d'une procédure de marché public et ainsi une mise en concurrence, pour désigner la structure qui sera chargée de cette ligne d'écoute. 

Ce changement s'inscrit dans la volonté de rendre le 3919 disponible 24h/24 en 2021, comme cela avait été annoncé lors du Grenelle consacré à la lutte contre les violences conjugales. La plateforme téléphonique deviendrait ainsi "un véritable service public : on en définit les objectifs et les modalités, et on la finance à 100%", a expliqué auprès de l'AFP le cabinet d'Elisabeth Moreno, ministre déléguée auprès du Premier ministre chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes. Pour une ligne d'écoute "publique, et pour ainsi dire nationalisée""le recours à la commande publique s'impose", a-t-il assuré. Une "obligation" contestée par les associations, qui ont lancé une pétition pour s'opposer à ce projet. 

La crainte d'une perte d'expertise 

Dans une tribune publiée lundi par Le Mondeun collectif de personnalités rappelle que le 3919 est "aujourd'hui porté par un réseau de 73 associations de terrain présentes sur l'ensemble du territoire français : la Fédération nationale solidarité femmes, qui est de plus appuyée par 12 associations nationales et leurs réseaux respectifs". A l'heure où cette ligne d'écoute accompagne environ 2 000 victimes chaque semaine – 7 000 lors du premier confinement – la FNSF et d'autres associations craignent une prise en charge moins experte, et ainsi moins personnalisée, si une nouvelle structure prend la tête du 3919. 

"L'accompagnement des femmes victimes de violences demande beaucoup de formation et d'expérience, une expérience qui a été construite pendant trente ans", rappelle auprès de franceinfo la directrice générale de la FNSF, Françoise Brié. "Le 3919 est un pilier, avec autour un système d'associations nationales féministes et de réseaux, qui apportent une réponse très particulière aux femmes". 

"Derrière le 3919, ce sont des orientations vers des structures de proximité. Notre crainte, c'est que tout cet ensemble soit déstabilisé."

Françoise Brié, directrice générale de la FNSF

à franceinfo

Les écoutantes du 3919 orientent, par exemple, des femmes et leurs enfants victimes de violences vers des structures locales spécialisées dans cet accueil. "Nous avons une connaissance très fine des différents dispositifs existant sur le terrain", souligne Françoise Brié, qui évoque "des échanges très proches" avec ces structures. "Cette finesse des connaissances est importante." 

Quand des victimes de viol appellent le 3919, elles "vont être redirigées vers nous", complète auprès de franceinfo Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV), autre signataire du communiqué. La perspective d'un changement de structure lui fait aussi craindre, pour le 3919, la perte d'une "lecture féministe" des violences faites aux femmes. "La compréhension des mécanismes (de violences), des stratégies de l'agresseur, une lecture du patriarcat... Les hommes violents envers les femmes, ce sont des histoires de domination, avec des stratégies pour les isoler, inverser la culpabilité", souligne Emmanuelle Piet. 

"Si l'on n'est pas capable d'avoir cette lecture critique de ce qui se passe, que va-t-on faire ? Ne pas comprendre que les victimes ne sont pas responsables ?"

Emmanuelle Piet, présidente du Collectif féministe contre le viol

à franceinfo

La directrice générale de la FNSF, Françoise Brié, ajoute que les quelque 30 écoutantes du 3919 "sont des professionnelles, qui ont déjà des formations de base dans le secteur sanitaire et social et une formation très approfondie à l'écoute téléphonique". Les écoutantes d'une autre structure seront-elles tout aussi formées pour recueillir la parole des victimes ? 

Vers des logiques de rentabilité ? 

La FNSF et les autres signataires du communiqué s'interrogent sur un autre point : le 3919 sera-t-il, cette fois-ci ou lors du prochain appel d'offres, "confié à un opérateur qui présentera des coûts moindres, plus de rendement, mais sans engagement pour les droits des femmes ?" "Le marché public, c'est aussi une concurrence en matière de coûts", prévient Françoise Brié. 

"Ils voudraient faire ça pas cher... Le service rendu sera donc moins bon", lance de son côté Emmanuelle Piet. La présidente du Collectif féministe contre le viol déplore cette volonté d'économies, qu'elle assure constater également au niveau des hébergements de victimes de violences. Et même si la FNSF est reconduite à l'issue de l'appel d'offres en fin d'année, "dans trois ans, ce sera peut-être une structure qui dira : 'Je le fais dix fois moins cher, et dix fois plus'". 

Car dans leur communiqué, les associations s'inquiètent des "critères d'attribution", "notamment quantitatifs", de ce marché public, en termes de "nombre d'appels répondus" et de "temps moyen passé par appel". "Nous craignons des appels plus courts" et "une demande de prise en compte d'un taux très élevé d'appels", confirme à franceinfo Françoise Brié. A l'heure actuelle, le temps moyen des appels au 3919 est de 20 minutes, "mais cela peut aussi durer une heure, c'est variable", souligne la directrice générale de la FNSF. 

"L'analyse de la situation d'une femme, tout ce qui fait la complexité de sa situation... Tout cela demande du temps."

Françoise Brié, directrice générale de la FNSF

à franceinfo

"L'idée est de ne pas mesurer la durée de l'appel, poursuit-elle. Ce qui est important, c'est de prendre le temps nécessaire pour que derrière s'enclenchent des démarches." 

Une subvention "complémentaire" plutôt qu'un marché public 

Face aux critiques, le cabinet d'Elisabeth Moreno explique auprès de l'AFP que sans appel d'offres, le risque de contestation juridique serait "avéré". Un risque qui pourrait "retarder la mise en service" de la plateforme l'an prochain, voire la "mettre en danger". Début novembre, le cabinet de la ministre s'était voulu rassurant, déclarant que le dossier de la FNSF était "de qualité, puisqu'elle gère déjà la ligne depuis des décennies, qu'elle a un savoir-faire, une expérience, et des écoutants formés"Il assure auprès du Parisien que le cahier des charges, dans le cadre de l'appel d'offres, sera "très exigeant et vigilant à la qualité des projets présentés".

Même si la FNSF est choisie, un marché public signifie que "nous serions prestataires directs de l'Etat, ce que nous ne sommes pas actuellement, nous sommes indépendantes", pointait récemment auprès de franceinfo Dominique Guillien-Isenmann, présidente de la fédération. "Nous exécutons un service étatique, mais les subventions nous permettent d'avoir une indépendance quant aux choix, à la manière de procéder, quant à l'éthique", expliquait-elle. A ce stade, l'Etat finance à hauteur de 80% la ligne d'écoute. Les quelque 20% restants sont financés par des collectivités locales et des mécènes. 

Plutôt qu'un marché public, les signataires de la tribune du Monde plaident ainsi pour "une subvention complémentaire" de l'Etat, qui permettrait d'assurer ce service d'écoute 24h/24 – tout en garantissant l'indépendance du 3919. "La ligne d'écoute appartient à la FNSF, a été à l'initiative de la FNSF", rappelle Françoise Brié. "Nous sommes toujours en étroite collaboration avec l'Etat et il n'est pas question de changer cela, mais il faut garder le système de subventions", plaide-t-elle. "Il nous permet d'être beaucoup plus souples dans la qualité des réponses que nous apportons aux femmes." 

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