"Aberrante", "gadget", "niveau zéro de la politique"... La campagne du gouvernement contre le harcèlement de rue laisse les associations féministes dubitatives

Alors que la distribution de cinq millions de dépliants a commencé mardi, plusieurs militantes féministes se sont insurgées contre cette initiative.
Article rédigé par Eloïse Bartoli
France Télévisions
Publié
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Des femmes manifestent contre le harcèlement et les agressions de rue, le 24 octobre 2020, à Strasbourg. (PATRICK HERTZOG / AFP)

Une campagne qui fait flop. Le ministère de l'Intérieur a entamé, mardi 30 mai, la distribution de cinq millions de flyers destinés à faire connaître des conseils relatifs à "la sécurité des femmes dans l'espace public". Le document sera distribué tout l'été sur le territoire par "les policiers et les gendarmes", a précisé le gouvernement dans un communiqué. Une action de prévention notamment assurée "lors de patrouilles dans les transports en commun et dans la rue", a ajouté la Place Beauvau. Depuis l'annonce de sa mise en place, le dispositif est largement critiqué par les associations féministes, qui le jugent insuffisant, voire "aberrant". 

"On est au niveau zéro de la politique faite sur les violences faites aux femmes", fustige Sophie Barre, membre de la coordination de #NousToutes. Comme d'autres associations féministes interrogées par franceinfo, le collectif déplore l'absence d'une politique plus ambitieuse sur le sujet et dénonce une "mesure d'affichage". Chez Osez le féminisme, on qualifie ce flyer de "mesure gadget". Sa porte-parole, Violaine De Filippis-Abate, souligne un "décalage" entre la communication du ministère de l'Intérieur, qui évoque une "grande opération", et sa réelle portée, qu'elle qualifie de mineure.  

Un message jugé maladroit

La campagne cible notamment le harcèlement de rue, phénomène défini par la sociologue Johanna Dagorn comme "les interpellations sexistes et sexuelles dans l'espace public". Sur le fond, les associations féministes reprochent des maladresses dans le message, qui prend la forme de huit conseils rédigés à l'impératif. "Après l'agression, allez porter plainte", peut-on par exemple y lire. "Une injonction de plus" faite aux femmes, alors que le gouvernement est "incapable de mettre en œuvre les conditions pour lesquelles les femmes seraient bien reçues" lorsqu'elles déposent plainte, selon Violaine De Filippis-Abate. "Avant de formuler de telles injonctions, il faut d'abord s'attaquer à ce chantier", martèle-t-elle.

Un constat partagé par #NousToutes, qui regrette que les dépliants soient distribués par les forces de l'ordre, régulièrement accusées de minimiser les violences faites aux femmes. "On a encore tous les jours des appels de femmes humiliées dans les commissariats", assure Sophie Barre. 

Le flyer recommande également aux potentielles personnes agressées de "faire du bruit et d'alerter les personnes autour". 'Une aberration", selon #NousToutes. "Il peut y avoir de la sidération, ou tout simplement de la peur, de la part de la victime. Ce phénomène physiologique empêche les victimes de bouger", s'insurge-t-elle.

S'adresser de préférence à la victime

La seconde partie du dépliant s'adresse aux témoins des agressions dans l'espace public. Une initiative qui va dans le bon sens, juge la sociologue Johanna Dagorn, coautrice de l'ouvrage Discriminations dans la ville (éd. Double ponctuation). "Dans 90% des cas de harcèlement étudiés, il y a des témoins, et dans 85% des cas, ils ne font rien", souligne-t-elle.

"Si cela ne vous met pas en danger : intervenez ou tentez de faire diversion en vous adressant au harceleur ou à la victime", conseille encore le flyer. Une recommandation accueillie avec prudence par la sociologue, qui y voit un risque de mise en danger du témoin. "Il doit avant tout s'adresser à la victime", insiste-t-elle. 

Plusieurs associations féministes pointent enfin du doigt la nécessité de faire de la prévention, dès le plus jeune âge, auprès des garçons – les auteurs d'actes violents étant majoritairement des hommes, selon l'Insee. "Le harcèlement de rue, c'est une des manifestations du sexisme ordinaire. Évidemment, il faut lutter contre, mais ce plan n'est pas suffisant", conclut Violaine De Filippis-Abate, d'Osez le féminisme. 

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