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Trappes, bastion du djihadisme français

C’est une ville frappée de plein fouet par le djihadisme. Trappes, 30 000 habitants, à 25 kilomètres de Paris, et entre 60 et 80 habitants ayant cherché à rejoindre Daech en Syrie. Dans cette ville où, contrairement aux clichés, il fait plutôt bon vivre, nous avons tenté de comprendre pourquoi la tentation du djihad était si forte.
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Radio France
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 (Près de soixante habitants de Trappes auraient cherché à rejoindre Daech selon l’adjoint au maire de Trappes en charge de la jeunesse © Radio France / Elodie Guéguen)

Lors de notre enquête, nous avons découvert que certains jeunes de Trappes ont été en connexion avec le réseau terroriste qui est la "cellule souche" des attentats de Paris et de Bruxelles. Le groupe "de Verviers" a été repéré par la police belge en janvier 2015 alors qu’il s’apprêtait à attaquer des commissariats. La cellule était pilotée, depuis l’étranger, par Abdelhamid Abaaoud, l’un des coordonnateurs des attaques du 13 novembre

Liés à Abaaoud 

La police belge a fait une étonnante découverte en perquisitionnant au domicile d’un des suspects : neuf photos d’identité qui devaient certainement servir à fabriquer de faux papiers pour les terroristes. Il y avait deux clichés d’Abdelhamid Abaaoud et des photos de six autres djihadistes. Une source proche de l’enquête raconte : "Après vérification, on s’est aperçu que ces six hommes venaient de Trappes ! "

 

Le cas de ce groupe de jeunes basculant dans le terrorisme n’est pas isolé. En janvier 2015, Moussa Coulibaly, 30 ans, originaire de Trappes, attaque au couteau des militaires en faction devant le consistoire israélite de Nice. En garde-à-vue, il évoque sa haine de la France et des juifs. Deux ans plus tôt, Alexandre Dhaussy, un converti qui fréquente une salle de prières de Trappes, plante un cutter dans la gorge d’un militaire à la Défense, près de Paris. Alexandre Dhaussy ne sera jamais jugé, il souffre de graves troubles psychiatriques et a été reconnu "pénalement irresponsable". Reste que pour son avocat, il a peut-être été manipulé par les fondamentalistes religieux qu’il fréquentait.

Des recruteurs pour le djihad 

A Trappes, de nombreux témoins évoquent la présence de "recruteurs" pour le djihad. On les trouverait "à la sortie de la mosquée" et dans les lieux publics comme des terrains de sport et des restaurants rapides. Des restaurants à l’image du "Chicken Planet", une sandwicherie ultra-surveillée.

 

 

En apparence, l’endroit est banal : vous y trouvez quatre tables, quelques tabourets et une forte odeur de friture. C’est ici, pourtant, que le destin de Faycal a basculé. Ce lycéen modèle purge une peine de trois ans de prison pour avoir tenté de gagner la Syrie. Son avocat, Louis-Romain Riché : "C’est un jeune bachelier qui, dans l’attente de la reprise des cours à l’Université de Versailles/Saint-Quentin, se retrouve à passer du temps dans la sandwicherie "Chicken Planet", où il va faire malheureusement de mauvaises rencontres. Et ces mauvaises rencontres vont lui bourrer le crâne ! Le "bourrage de crâne" va durer de juillet à décembre et va le conduire à partir au mois de janvier.

Le phénomène a pris racine dans les années 90 

Près de soixante habitants de Trappes auraient cherché à rejoindre Daech selon l’adjoint au maire de Trappes en charge de la jeunesse. Le politologue, spécialiste de l’islam, Gilles Kepel, en a recensé quatre-vingt. Ils seraient "beaucoup plus nombreux  » encore selon des bénévoles qui épaulent des parents dont les enfants se sont radicalisés à Trappes. Les chiffres varient selon les sources, mais, dans tous les cas, ils sont impressionnants.

Comment expliquer ce phénomène ? Pour le chercheur spécialiste des mouvements djihadistes, Romain Caillet, il faut remonter au début des années 90, lorsque les islamistes ont failli prendre le pouvoir en Algérie : "Je pense qu’il faut revenir très loin, à l’époque du GIA et du FIS où un certain nombre de militants algériens se sont implantés dans cette ville. En fait, le début du djihadisme en France, ce sont des militants qui vont dans les banlieues produire un discours qui va d’abord fédérer un certain nombre de sympathisants islamistes algériens, puis des «beurs» et, déjà, un certain nombre de convertis ."

 

"On commençait déjà quand même à percevoir des points de friction, des points sensibles comme la théorie de l’évolution, comme le darwinisme, etc. Certains élèves cherchaient à nous convaincre de la justesse de leurs convictions "

 

Dans les années 90, la ville de Trappes a connu une montée forte du communautarisme. Jusque dans les cours d’école, se souvient Daniel Tenand, il a enseigné pendant près de quarante ans l’histoire-géo au lycée de la Plaine de Neauphle : "On commençait déjà quand même à percevoir des points de friction, des points sensibles comme la théorie de l’évolution, comme le darwinisme, etc. Certains élèves cherchaient à nous convaincre de la justesse de leurs convictions. Par exemple, ils nous montraient certaines brochures qui circulaient entre eux ou des cassettes vidéo de prêches fondamentalistes d’un imam qatari. Selon moi, il y a des racines qui sont fort anciennes, qui remontent à vingt-cinq ans et ça peut peut-être expliquer précisément que, sur ce terreau, des recruteurs pour le djihadisme aient pu faire fructifier leur petite entreprise ." 

En toile de fond, la peur de la discrimination 

A Trappes, cette question de la radicalisation violente semble être un tabou absolu. Ni la mairie, ni les représentants de l’Union des musulmans de Trappes –qui gèrent la mosquée- n’ont répondu à nos questions. Cette attitude agace Rachid Benzine. Islamologue, philosophe, il est aussi citoyen de Trappes : "On a l’impression que tout le monde est dans le déni. Par la peur de la stigmatisation, la mairie ne veut pas discuter. Et la mosquée dit : "Ca n’a rien à voir avec nous". Sauf que les jeunes qui partent, ce sont bien des jeunes Français et ce sont aussi des jeunes musulmans. Le fait de ne pas vouloir sortir de ce double déni nous prépare des catastrophes futures qui seront à mon avis beaucoup plus conséquentes que ce que l’on vit actuellement. "

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