Salon de l'agriculture : comment les présidents ont transformé la "plus grande ferme de France" en opération de communication politique

Le Salon de l'agriculture ouvre samedi au parc des expositions de la porte de Versailles. L'occasion pour franceinfo de s'intéresser à la relation particulière qu'entretiennent les présidents de la République avec ce rassemblement agricole.

Emmanuel Macron, au Salon de l\'agriculture, le 23 février 2019.
Emmanuel Macron, au Salon de l'agriculture, le 23 février 2019. (HAMILTON / REA)

"Il était grand, on le voyait arriver de loin sur l'escalator qui menait au hall. La clameur montait avec lui." Jacques Chirac au Salon de l'agriculture, "c'était quelque chose", se souvient Dominique Bussereau, son ministre de l'Agriculture de 2004 à 2007. Depuis, chaque président a tenté d'y imprimer sa propre marque, avec plus ou moins de succès. Car le Salon de l'agriculture est devenu un rendez-vous annuel incontournable de l'agenda politique. A trois semaines du premier tour des élections municipales, l'édition 2020, qui s'ouvre samedi 22 février, ne devrait pas faire exception. Emmanuel Macron a d'ailleurs annoncé sa présence dès l'inauguration de "la plus grande ferme de France", devenue au fil des ans, une étape essentielle, capable de faire ou défaire une réputation présidentielle. 

"Laissons ça à Chirac" 

C'est Jacques Chirac qui a renoué avec une tradition délaissée par François Mitterrand. "Ce n'était pas par mépris. Au contraire, il s'entendait à merveille avec le milieu rural, mais il laissait ça à son ministre de l'Agriculture", explique Henri Nallet, qui a occupé le poste dans les gouvernements Fabius et Rocard. Alors que les relations entre l'exécutif et les syndicats agricoles se tendent, en 1983, Mitterrand se fait encore plus distant : "Laissons ça à Chirac", répond-il à ses conseillers qui le pressent de se montrer porte de Versailles. Le maire de Paris, dont le nom circule pour la prochaine présidentielle, s'en donne à cœur joie. "Ça lui allait très bien : le Salon, c'était son grand plaisir", assure Philippe Vasseur, qui fut son ministre de l'Agriculture.

Un agriculteur devant lui, c'était comme ma petite-fille face à Justin Bieber.Philippe Vasseur, ministre de l'Agriculture de 1995 à 1997à franceinfo

Entre 1972 et 2011, il n'en rate qu'un seul, en 1979, pour raisons de santé, après un accident de voiture. "Et une santé, il fallait en avoir une bonne pour le suivre, poursuit Philippe Vasseur. Vous n'avez pas idée de tout ce que l'on peut ingurgiter en huit heures de salon." Les archives télé en donnent un aperçu : Chirac mange une pomme, boit une bière, attrape un ballon de rouge, pioche un bout de charcuterie… Même si, confesse un autre de ses ministres, sa fille Claude faisait en sorte de "limiter les escales boisson" : quitte à briser le mythe, sachez que Jacques Chirac ne buvait ni ne mangeait autant que ce que peuvent laisser penser les images diffusées dans les journaux télévisés. "Il trempait les lèvres, mangeait un petit bout, puis passait verre et assiette à quelqu'un de la sécurité", livrent ses proches. Exception faite du punch au stand des Outre-mer : "Celui-là, il l'aimait beaucoup."

Jacques Chirac au Salon de l\'agriculture, le 18 février 2001, à Paris.
Jacques Chirac au Salon de l'agriculture, le 18 février 2001, à Paris. (GEORGES GOBET / AFP)

"On faisait aussi toujours en sorte de passer par le stand des éleveurs, parce que c'est là où l'on fait les plus belles photos, sourit Dominique Bussereau. Il y avait constamment des photographes de l'Elysée, qui distribuaient un numéro aux gens, auquel ils pourraient réclamer les photos. 'Clic, clac, merci Kodak !' répétait le président. Il y avait évidemment une part de comm', mais il aimait profondément ça." Avec un naturel déconcertant, Jacques Chirac embrasse les bébés, fait la bise aux uns, serre la main des autres.

"Neuilly qui débarque à la campagne"

Ses successeurs ont parfois dû forcer leur nature. A commencer par Nicolas Sarkozy. "Il n'était pas spécialement porté sur la bonne bouffe, il ne buvait pas d'alcool, rappelle Dominique Bussereau. Quand je l'ai accompagné pendant la campagne de 2007 et qu'il était le favori, j'ai dû insister sur l'importance du Salon pour un candidat à la présidentielle." Nicolas Sarkozy accepte finalement un petit-déjeuner (d'ordinaire réservé au ministre de l'Agriculture), le jeudi suivant l'ouverture. Il refuse le verre de rouge – il n'est que 8 heures du matin, après tout – mais s'offre un steak-frites. "Par nature, il n'avait pas la même familiarité avec le milieu, il connaissait moins le secteur agricole", défend Dominique Bussereau. "Sarkozy au Salon de l'agriculture, c'est Neuilly qui débarque à la campagne", se moque l'ancien ministre socialiste Henri Nallet. 

Sa première visite en tant que président, en 2008, est mémorable. Au milieu des vaches et des veaux, Nicolas Sarkozy serre des mains et aligne les bonjours, quand un visiteur rejette son salut. "Ah non, touche-moi pas, tu m'salis !" lâche l'homme. "Eh ben casse-toi alors, pauv' con !" rétorque le président, dans un coup de sang.

La scène, relayée sur les réseaux sociaux et aux journaux télévisés, trouve un écho international. "Cela prouve à quel point le Salon de l'agriculture est un moment fort pour la communication politique : plus de dix ans après, son 'casse-toi pauv' con' reste un 'mème', résume Philippe J. Maarek, professeur de communication politique à l'université Paris-Est Créteil. Ça a beaucoup marqué son image, alors qu'il renvoyait déjà celle d'un président 'bling-bling'." Sous l'effet de ce président moins à l'aise avec l'exercice, le rendez-vous se transforme.

Avec Chirac, la sécurité consistait surtout à éviter les bousculades ou qu'un enfant se fasse piétiner dans les mouvements de foules. Après cet épisode, il s'agit d'éviter les altercations avec le président.Dominique Bussereau, ex-ministre de Jacques Chiracà franceinfo

De tout son mandat, Nicolas Sarkozy ne passera jamais plus de quatre heures sur place. Alors que le monde agricole traverse une grave crise du lait, en 2010, il sèche même l'inauguration pour ne se rendre qu'à la clôture. Il y passe deux heures, sans grande conviction. L'année suivante, sa réélection en ligne de mire, Nicolas Sarkozy s'y attarde un peu plus. Si les agriculteurs sont de moins en moins nombreux – jusqu'à 2% de chefs d'exploitations en moins chaque année – "la France reste un pays d'agriculture, assure Philippe Maarek. C'est dans l'inconscient collectif, une réminiscence historique." Impossible d'y couper : pour séduire, il faut se montrer à la grande "ferme" de la porte de Versailles.

Nicolas Sakorzy au Salon de l\'agriculture, le 2 mars 2006.
Nicolas Sakorzy au Salon de l'agriculture, le 2 mars 2006. (MAXPPP)

En 2011, le président arpente donc les allées du parc des expositions dans une relative bonne humeur, pendant près de quatre heures. Son arrivée est programmée une heure avant l'ouverture. De quoi éviter un trop grand bain de foule. "L'essentiel pour lui est que la profession agricole le sache présent et qu'il y ait quelques images", commente Le Monde. Bingo : sa cote de sympathie remonte. Nicolas Sarkozy se hisse au-dessus des 50% d'opinion positive chez les agriculteurs, selon une enquête Ifop de l'époque.

"Ce qu'il ne faut pas faire pour être président"

Même chose en 2012, alors qu'il est officiellement candidat à sa réélection : Nicolas Sarkozy se rend au Salon dès potron-minet, accompagné d'une équipe de TF1. Le président se fait tirer le portrait avec animaux et visiteurs, prend le temps de discuter avec ceux qui l'abordent, se permet quelques railleries envers son concurrent François Hollande. "Pensez-vous qu'il y aura autant de monde lors de sa visite ?" lui demande un jeune homme. "Je n'ai pas l'intention de l'accompagner mardi, mais je pourrais lui présenter tous les gens que je connais qui m'ont dit merci et m'ont demandé de continuer", rétorque Nicolas Sarkozy. 

Droite contre gauche, Neuilly contre Corrèze : année électorale oblige, c'est à qui fera le meilleur effet. François Hollande, favori de la gauche pour la présidentielle à venir, s'affiche dans la lignée de Jacques Chirac et passe 12 heures au Salon de l'agriculture. Un marathon durant lequel le socialiste cherche à rallier les agriculteurs, plutôt à droite, mais qui lui sert aussi de coup de projecteur en pleine campagne. Dès sept heures, François Hollande brosse avec vigueur des vaches gasconnes, avant de s'enfiler un costaud petit-déjeuner à base de fromage, pavé de bœuf et autres charcuteries. "Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour être président", soupire un visiteur. "C'est par plaisir que je suis là !" assure le candidat.

François Hollande, alors candidat socialiste à l\'élection présidentielle, au Salon de l\'agriculture, le 28 février 2012.
François Hollande, alors candidat socialiste à l'élection présidentielle, au Salon de l'agriculture, le 28 février 2012. (MAXPPP)

Communication ou réel goût pour le monde agricole ? Une fois à l'Elysée, François Hollande continue de s'astreindre à un rythme très soutenu au Salon : dix heures en 2013, sept heures en 2014 et huit heures en 2015. Comme Jacques Chirac, le président semble apprécier le temps passé dans cette étrange arène.

"Les agriculteurs se fichent que les politiques les brossent dans le sens du poil"

Cela fonctionne un temps. En 2016, les revenus des agriculteurs baissent drastiquement. Les éleveurs laitiers, affectés par la fin des quotas européens, envoient leurs vaches à l'abattoir pour survivre. Les cours de la viande bovine chutent, et avec eux les revenus des éleveurs. Les sécheresses de l'été succèdent aux gels et pluies du printemps, laminant les récoltes céréalières. Dès son arrivée à la porte de Versailles, François Hollande est hué et insulté. Eleveurs en colère, tentative d'entartage à la bouse de vache désamorcé par un service d'ordre resserré… Le président n'est plus si bien accueilli "au pays", comme il s'en vantait quelques années plus tôt auprès d'une supportrice venue de Corrèze. Le stand du ministère de l'Agriculture est même démonté par des membres des Jeunes agriculteurs. 

"Les agriculteurs se fichent que les politiques les brossent dans le sens du poil, commente Dominique Bussereau. Le Salon de l'agriculture, c'est surtout pour eux un exercice pour juger la sincérité des hommes et femmes politiques." En 2017, l'attention se porte donc surtout sur les potentiels successeurs de François Hollande, dont Emmanuel Macron. En campagne, le candidat "En Marche" s'adonne à une visite express, "entre midi et deux" – et avec la ponctualité qu'on lui connaît, soit une heure de retard.

Les visiteurs s'agglutinent autour de l'ex-ministre de l'Economie. Un certain Alexandre Benalla doit fendre la foule pour lui permettre d'avancer. Un œuf rate de peu la tête du candidat, à la grande surprise de celui qui espérait s'attirer les bonnes grâces du milieu en présentant, la veille, son programme agricole. Il faut dire qu'Emmanuel Macron n'a aucun mandat de terrain à son actif, et que Bercy n'est pas un lieu de rencontre privilégié avec la France agricole.

"Comme une finale de football"

Malgré l'incident de l'œuf, le courant entre Emmanuel Macron et les agriculteurs passe plutôt bien. C'est d'ailleurs là que le futur chef d'Etat rencontre Jean-Baptiste Moreau, éleveur de la Creuse "proche du PS", devenu député LREM. Il est désormais l'intermédiaire du président auprès des agriculteurs. "En 2018, il m'a demandé d'organiser un repas avec une trentaine d'agriculteurs sur le Salon", raconte l'élu, tenu chaque année, avec les équipes de l'Elysée, d'organiser le parcours présidentiel. La première visite officielle d'Emmanuel Macron président est longue – douze heures et trente minutes, nouveau record – et dense en face-à-face. Dans des discussions parfois tendues, le président garde son sang-froid.

Emmanuel Macron au Salon de l\'Agriculture, le 24 février 2018. 
Emmanuel Macron au Salon de l'Agriculture, le 24 février 2018.  (BONNAUD GUILLAUME / MAXPPP)

"Là où Chirac était très à l'aise humainement, Emmanuel [sic] l'est techniquement. Il n'est pas rare que les gens soient bluffés par son professionnalisme", admire Jean-Baptiste Moreau. Pour Macron, le Salon n'est pas le moment festif qu'il était pour Chirac, mais "un vrai moment de travail." Même si on l'a vu servir, avec entrain et en bras de chemise, des bières au pavillon des brasseurs. "Chirac, c'était instinctif, analyse le spécialiste Philippe Maarek. Il ne ratait pas une main, pas même celles au dernier rang. Emmanuel Macron serre moins les mains. Il est davantage dans la discussion 'intello', avec une personne plutôt qu'avec la foule."

Interdiction du glyphosate, gestion des loups, PAC et Mercosur en 2018, flexitarisme et libre-échange en 2019… L'actuel président a fait du Salon un théâtre pour convaincre sur sa politique. "Il est moins dans le contact physique, qui est quand même ce que l'on attend d'un président dans ces moments-là, poursuit Philippe Maarek. Parce que comme une finale de football, le Salon de l'agriculture est un passage obligé pour le président. C'est là qu'il se montre proche ou non du peuple." Après une année de contestation sociale, le Salon de l'agriculture pourrait aussi être l'occasion de s'afficher sous un meilleur jour.