Pédophilie : l'Eglise catholique française a-t-elle pris le problème à bras-le-corps ?

Dans le diocèse de Lyon, un prêtre a été mis en examen pour avoir agressé sexuellement de jeunes scouts. Ses victimes accusent sa hiérarchie, notamment le cardinal Barbarin, de ne pas avoir dénoncé ces faits. Une affaire qui pose la question de l'action de l'Eglise contre la pédophilie.

Le cardinal Barbarin, le 8 décembre 2015, à Lyon (Rhône), pendant la Fête des lumières.
Le cardinal Barbarin, le 8 décembre 2015, à Lyon (Rhône), pendant la Fête des lumières. (JEFF PACHOUD / AFP)

Un scandale de pédophilie peut-il en cacher un autre ? Alors que d'anciens scouts portent plainte contre le père Bernard Preynat, accusé d'agressions sexuelles dans les années 1980 à Lyon, d'autres affaires surgissent. Elles fragilisent la défense de l'archevêque lyonnais, Philippe Barbarin, qui assure n'avoir "jamais" couvert d'actes de pédophilie commis par des prêtres placés sous son autorité.

En France, l'Eglise catholique agit-elle avec suffisamment de vigueur contre les prêtres soupçonnés d'agressions sexuelles sur mineurs ? Francetv info a interrogé Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions, directeur de la revue Esprit et auteur, avec Denis Pelletier, du livre A la gauche du Christ. Histoire des chrétiens de gauche de 1945 à nos jours (Seuil).

Francetv info : Quelles mesures l'Eglise catholique de France a-t-elle prises contre ses prêtres accusés d'actes pédophiles ?

Jean-Louis Schlegel : Au début des années 2000, elle a subi un procès assez retentissant. Pour la première fois en France, un évêque, celui de Bayeux-Lisieux (Calvados), a été assigné au tribunal pour ne pas avoir dénoncé un prêtre soupçonné d'agressions sexuelles sur mineur. L'évêque Pierre Pican a d'ailleurs été condamné à trois mois de prison avec sursis en 2001.

Secouée, l'Eglise a alors décidé de prendre le taureau par les cornes. Depuis cette date, lorsqu'un évêque apprend qu'un prêtre est soupçonné d'actes de pédophilie, il doit le destituer immédiatement de son ministère, une fois les accusations vérifiées, ou du moins recoupées. Il doit ensuite le convaincre de se présenter de lui-même au tribunal et, sinon, le dénoncer à la justice. En 2011, une lettre du pape Benoît aux évêques du monde entier a confirmé cette doctrine française.

Un comité composé de prêtres et de psychologues a été également mis en place pour éclairer la lanterne des évêques concernés. Et en 2003, la Conférence des évêques de France a publié une brochure, intitulée "Lutter contre la pédophilie", qui entend donner des "repères aux éducateurs". [Cette brochure rappelle notamment que la dénonciation s’impose, en vertu de la loi française, chaque fois que des faits précis sont connus.] 

Cela n'a pas suffi, visiblement ?

Une fois les moyens institutionnels définis, reste la réalisation. L'Eglise catholique française a vraiment essayé de mettre en place la prévention, la fin de l'omerta, de ne plus cacher les actes pédophiles, les porter en justice si nécessaire, etc.  

Mais ce qui n'a pas été suffisamment fait, c'est la prise en charge et l'écoute des victimes. Or ces victimes jugent insupportable de voir, des années plus tard,  resurgir le prêtre qui les a violentées, auquel l’Eglise a confié une fonction, "un ministère", comme on dit dans l'Eglise catholique.

"Confier un ministère", cela veut dire qu'il est encore curé d’une paroisse ou d’un ensemble de paroisses, ou aumônier dans une institution, dans un endroit où il peut encore rencontrer des jeunes et des enfants. C'est intolérable pour les victimes quand elles l’apprennent ou le rencontrent. Pour elles, cela veut dire qu'aucune mesure n'a été prise pour écarter définitivement ces prêtres des enfants.

Faut-il s'attendre à ce que d'autres affaires soient révélées ?

Apparemment, la parole se libère. La parole libérée, c'est d'ailleurs le nom de l'association de défense des anciens scouts lyonnais qui accusent le père Preynat. Des gens qui n'avaient rien dit, qui s'étaient murés dans le silence pendant des décennies, se réveillent et veulent aller jusqu'au bout des révélations.

Comment expliquer que le cardinal Barbarin n'ait, semble-t-il, pas pris la mesure de ce dont on l'accusait ?

C'est effectivement incompréhensible. Je ne sais pas. Est-ce qu'il était trop sûr de lui parce qu'il a une forte réputation en France et à Rome ? Pourquoi ces silences, ces atermoiements du cardinal ? Pourquoi a-t-il mis deux mois à recevoir les victimes ? Pourquoi le père Preynat avait-il encore une paroisse en 2015, alors que le cardinal Barbarin avait été prévenu des accusations portées contre lui ?

Franchement, je ne sais pas si le cardinal pourra se maintenir à son poste. Néanmoins, il pouvait se justifier par un manque de clarté : dans le droit de l’Eglise [le droit canon], la prescription en cas de faute d’un prêtre est en effet de vingt ans. Ensuite, théoriquement, il peut être de nouveau employé par l’Eglise. Mais là, avec la pédophilie, on voit bien que ça ne colle pas. Pour les victimes, il n’y a pas de prescription possible, et il faudra admettre qu’un prêtre auteur d'actes pédophiles ne puisse plus exercer son ministère. Et qu’il ferait donc peut-être mieux de cesser d’être prêtre, c’est-à-dire de demander son "retour à l’état laïc".

Est-ce que ces affaires ne posent pas aussi la question du recrutement des prêtres ?

Oui. Il y a un manque de prêtres effrayant dans tous les diocèses. D’où la tentation d’être assez peu exigeant envers les candidats. Cependant, aujourd’hui, les séminaires [où l’on forme les futurs prêtres] organisent des sessions et des enseignements sur les questions liées à la sexualité, aux pulsions, à la pornographie… Et au sens du célibat et de la chasteté bien sûr, avec des historiens, des sociologues, des théologiens, toutes sortes d'intervenants, y compris des femmes.

Il n'y a pas de réticences là-dessus, il y a des discussions sur tout : mais est-ce que cela résout les problèmes pour plus tard, quand ils seront confrontés à la solitude, aux tentations de la société actuelle, aux contacts quotidiens avec des hommes, et plus souvent encore avec des femmes, des jeunes, des enfants ? Le métier de prêtre est un métier extrêmement relationnel !

Pour sélectionner mieux, l'Eglise ne va-t-elle pas être contrainte d'ouvrir davantage son recrutement, pour se permettre d'être plus sélective ? Aux hommes mariés ou aux femmes, par exemple ?

Vous prêchez un convaincu ! Mais est-ce le seul obstacle ? Il y a plusieurs types d'explication sur les affaires de pédophilie dans l'Eglise. La première, c'est que celles-ci se produisent partout où des adultes sont en contact avec les jeunes : on peut faire le parallèle avec les enseignants, par exemple.

La deuxième, c'est que l'Eglise n'est pas à l'aise avec la sexualité. Le psychiatre Jean-Paul Mialet le disait dans Le Monde : l'Eglise ne semble pas capable d'accorder une juste et saine place à la sexualité, elle est gênée aux entournures, elle interdit beaucoup et a une vision très idéaliste de l’amour.

Dernière raison : effectivement, le célibat peut créer des frustrés. L'Eglise catholique est le seul clergé religieux qui demande le célibat à tous ses prêtres. Il n'y a pas une classe de prêtres qui pourraient se marier et d'autres qui choisiraient le célibat : ils sont tous tenus au célibat et à la chasteté. Rappelons malgré tout que les prêtres pédophiles sont une infime minorité parmi les prêtres, et que le renoncement à une compagne féminine, donc le célibat, est la principale difficulté de la plupart.

C'est aussi une Eglise très hiérarchisée. Or, les papes n'ont guère mis d'énergie à réprimer la pédophilie, alors que le débat s'amplifie, depuis les années 1980…

Jean-Paul II [pape de 1978 à 2005] n'a pas été très bon dans ce domaine. On a dit qu'il avait été marqué, comme évêque polonais, par les lettres de dénonciations calomnieuses qu'on lui envoyait pour attaquer les mœurs de tel ou tel prêtre. C'était une arme dont pouvait se servir le pouvoir communiste contre l'Eglise polonaise, qui incarnait une force d'opposition.

Benoît XVI, lui, a commencé à s'attaquer au fléau avant même d'être pape, alors qu'il était numéro deux du Vatican, à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Le pape François a continué sur cette lancée. Fait peu noté, François a un rapport assez sain aux femmes. Deux jours après son élection, en recevant les médias, il embrassait comme du bon pain quelques jeunes femmes journalistes qu'il connaissait, en Argentine. Du jamais-vu : avant lui, les femmes portaient une voilette sur la tête quand elles allaient voir le pape ! Comme si elles étaient, comme femmes, une tentation visuelle à éviter aux gens d’Eglise !

François, donc, a un rapport sain à l'autre sexe, et il a également donné des consignes fermes pour en finir avec le silence sur les actes pédophiles. Mais les papes ne peuvent pas tout : restent toutes les mauvaises habitudes d’omerta, les mauvaises volontés et, bien sûr, les limites des hommes.

Et en France ?

On avait l'impression que tout allait pour le mieux en France depuis 2002, que les cas étaient réglés vite et le mieux possible. Mais avec toutes ces affaires qui se révèlent, on se dit que les autorités religieuses ne sont pas allées assez loin. Qu'elles n'ont pas tenu compte des victimes. Je crois que l'Eglise catholique française va désormais devoir prendre des mesures effectives pour qu'un prêtre ne puisse plus jamais assurer un ministère après avoir commis des actes pédophiles.

Contrairement à ce qui se passe aux Etats-Unis, les victimes françaises ne réclament pas d'argent. Elles veulent juste que leur agresseur soit mis hors d'état de nuire. On ne les a pas assez écoutées. Il y a une prescription juridique, pas de prescription des cœurs et des corps blessés.