Quatre questions sur "Inch'allah", le livre-enquête qui affirme que "l'islamisation" menace la Seine-Saint-Denis

Sous la direction des journalistes du "Monde", Gérard Davet et Fabrice Lhomme, cinq étudiants en journalisme ont enquêté sur l'islam en Seine-Saint-Denis. Un ouvrage qui fait déjà polémique.

Le quartier des Beaudottes à Sevran (Seine-Saint-Denis), photographié le 16 juillet 2010, est l\'un des lieux récurrents du livre.
Le quartier des Beaudottes à Sevran (Seine-Saint-Denis), photographié le 16 juillet 2010, est l'un des lieux récurrents du livre. (MIGUEL MEDINA / AFP)

"Qu'il y ait un problème avec l'islam, c'est vrai. Nul n'en doute." Cette phrase de François Hollande, extraite du livre Un président ne devrait pas dire ça..., est le point de départ revendiqué d'une nouvelle enquête signée Gérard Davet et Fabrice Lhomme, journalistes d'investigation au Monde. Leur livre, intitulé Inch'allah, l'islamisation à visage découvert (Fayard), explore "l'islamisation" d'un département, la Seine-Saint-Denis. Un sujet "inflammable", qui se prête "à tous les raccourcis, à tous les amalgames" et "effraye tous les tenants du politiquement correct", écrivent les deux journalistes dans la préface de l'ouvrage.

Mais contrairement à leurs précédentes enquêtes, les deux journalistes ont cette fois laissé la plume à cinq étudiants. La collaboration inédite qu'ils ont engagée a d'ailleurs fait l'objet d'un documentaire, La plume dans la plaie, diffusé sur LCP le 17 octobre. Que dévoile leur enquête ? Pourquoi fait-elle déjà polémique ? Franceinfo répond à quatre questions sur la démarche des journalistes et les critiques qu'ils rencontrent.

 Quel est le sujet du livre ?

Après huit mois de travail et une longue explication de leur démarche en début d'ouvrage, "oui, l'islamisation est à l'œuvre en Seine-Saint-Denis", tranchent les journalistes dans ce livre que franceinfo a lu en intégralité. Un phénomène sur lequel Gérard Davet et Fabrice Lhomme refusent de se prononcer : "Cette propagation constitue-t-elle réellement un problème ? Ne faut-il pas accompagner ce retour du sentiment religieux plutôt que tenter de le freiner ? (...) il ne nous appartient pas, à nous journalistes, de répondre à ces interrogations."

Pour alimenter ce constat, le livre est organisé comme un recueil de témoignages. "Le guide", "le père", "le flic", "le missionnaire", "l'imam"... Chaque chapitre correspond à une personnalité, qui témoigne à visage découvert et illustre un sujet : commerces, travail en entreprise, éducation, politique, santé. On y trouve d'abord des témoins de cette "islamisation" : un professeur d'histoire à la retraite, de confession musulmane, qui déplore le développement des commerces islamiques, une préfète à l'égalité des chances stupéfaite par "la masse des foulards et des barbus" à son arrivée dans le département, une gynécologue incrédule face à une patiente qui refuse de retirer son foulard mais accepte d'être examinée, des juifs victimes d'antisémitisme qui quittent le département ou une directrice d'école obligée de mettre au point un plan de table pour mélanger les enfants de différentes confessions à la cantine.

Des "acteurs" du phénomène sont aussi interrogés. On croise à plusieurs reprises M'hammed Henniche, secrétaire général de l'Union des associations musulmanes du 93, présenté comme un lobbyiste, qui se félicite d'avoir permis l'élection du maire de Noisy-le-Sec en échange de la construction d'une mosquée. Les apprentis journalistes se penchent également sur le groupe scolaire Al-Andalus, une école hors contrat de Saint-Denis où les filles sont voilées et où les poupées n'ont pas de visage (conformément aux prescriptions du salafisme, qui interdit toute représentation humaine). L'un d'eux se rend même à une consultation de roqya chariya, une médecine alternative qui aurait le vent en poupe. Le guérisseur lui diagnostique des "symptômes très évidents de sorcellerie" et lui pratique une saignée dans le dos.

De manière plus ponctuelle, l'ouvrage s'appuie sur des documents inédits et révèle quelques éléments jusque-là inconnus. On y apprend par exemple qu'il n'y avait, avant les attentats de novembre 2015, qu'un seul enquêteur chargé de l'islamisme radical au sein du Service territorial du renseignement du 93. "Mon service départemental avait des moyens de fortune pour suivre la montée de l'islam radical. Ma direction n'en faisait pas une priorité ni même un objectif", confie le commissaire Guillaume Ryckewaert, en charge du service de 2010 à 2013. Le livre révèle aussi qu'une "cellule" réunissant la préfecture, le service de renseignement et les forces de l'ordre a été constituée pour surveiller les salariés d'Aéroports de Paris, classés de vert à rouge en fonction de leur radicalisation supposée. "Plusieurs dizaines" d'individus figureraient dans la dernière catégorie.

2Qui en sont les auteurs ?

Inch'allah, l'islamisation à visage découvert est le fruit du travail de cinq étudiants en deuxième année de master journalisme du Centre de formation des journalistes (CFJ), à Paris : Ivanne Trippenbach, Célia Mebroukine, Romain Gaspar, Hugo Wintrebert et Charles Delouche. Les étudiants ont été encadrés par Gérard Davet et Fabrice Lhomme, deux journalistes du Monde réputés pour leurs révélations – affaire Bygmalion, listings HSBC, SwissLeaks – mais aussi pour leur livre-entretien avec François Hollande, Un président ne devrait pas dire ça… Pour réaliser leur ouvrage, les étudiants ont enquêté pendant "huit mois" et mené "presque 200 entretiens", assure la préface de l'ouvrage.

La collaboration entre journalistes aguerris et étudiants s'insère dans un projet prévu pour être récurrent entre les enquêteurs, la maison d'édition Fayard et une école de journalisme. Il est intitulé "Spotlight", en référence au nom de la cellule d'enquête du Boston Globe qui a mis au jour, au début des années 2000, un vaste scandale pédophile aux Etats-Unis. Voici ce que la préface précise à son sujet : Gérard Davet et Fabrice Lhomme doivent "encadrer une équipe de jeunes journalistes, sélectionnés au sein d'une école reconnue, cette année le Centre de formation des journalistes (CFJ), et les charger d'investiguer sur un sujet sensible, choisi dans tous les domaines, du sport à la politique, en passant par la santé, l'économie, les médias, la religion, la culture…"

3Pourquoi ce livre est-il critiqué ?

L'enquête, parue mi-octobre, fait grincer certaines dents. Voici les reproches qui lui sont adressés.

Sa méthodologie. La galerie de portraits, bourrée d'anecdotes de la vie quotidienne et de quelques révélations, n'est qu'"une compilation de faits isolés et non une étude sociologique", estime le site Le Muslim Post, qui regrette des propos "alarmistes sans livrer de véritables chiffres précis". Exemple : parmi les musulmans de Seine-Saint-Denis, combien tentent "d'imposer l'islam comme norme sociale dans la vie publique ?" se demandent les auteurs du livre. "Une petite partie", répondent-ils, sans donner de précisions. Durant huit mois, les étudiants ont conduit des entretiens et disent s'être imprégnés de la littérature scientifique disponible. Mais dans leur livre, aucune note de bas de page ne permet de contextualiser ou de vérifier l'authenticité des données avancées – de "sourcer", comme disent les journalistes. "Les notes de bas de page ne sont pas pratiques à la lecture, ce n'est pas un ouvrage de sociologie ou de théologie. C'est une enquête journalistique", répond à franceinfo Ivanne Trippenbach. "Il s'agit de raconter la Seine-Saint-Denis à travers 21 interlocuteurs qui vivent la montée des pratiques d'un islam rigoriste et des fractures que cela génère." 

La collaboration entre des étudiants qui vont sur le terrain et des journalistes qui n'y mettent pas les pieds interroge aussi. "Le but était de prendre des jeunes journalistes qui étaient en formation et de les mettre sur une enquête, si possible compliquée, pour leur apprendre la rudesse du métier et (…) que l'investigation, c'est difficile", explique Fabrice Lhomme sur France Inter. Comme son collègue, Gérard Davet assume dans le documentaire de LCP avoir réécrit certains passages du livre, mais assure n'avoir pas touché au fond. 

Son parti pris. "Il y a un moment, on se demande si vous n'avez pas décidé dès le départ qu'il fallait montrer les mauvais côtés de l'islam en Seine-Saint-Denis et pas les bons", s'interroge la journaliste Sonia Devillers, dans l'émission "L'instant M" sur France Inter. Un sentiment partagé par d'autres, notamment par Véronique Decker, directrice d'une école à Bobigny (Seine-Saint-Denis), qui témoigne dans l'enquête des étudiants. "Le projet du livre est assez ouvertement islamophobe", estime-t-elle sur son compte Facebook, mercredi, bien qu'elle reconnaisse ne l'avoir pas encore lu dans son intégralité mais avoir eu connaissance du chapitre la concernant. 

Ses inexactitudes supposées. Certaines affirmations du livre ont été démenties, ou au moins nuancées, par des témoins. Ainsi, Véronique Decker assure ne pas reconnaître son témoignage dans les pages qui la concernent. "Les anecdotes que je raconte sont compressées et donnent l'impression que je passe ma vie à combattre des militants religieux, ce qui n'est pas le cas, même si cela m'arrive de temps en temps (…)", écrit-elle. A franceinfo, elle précise : "Mes propos n'ont pas été déformés, ils ont été cuisinés. Les carottes et les courgettes sont à moi mais ils en ont fait un couscous qui n'est pas de moi." Surtout, elle réfute la présentation qui est faite d'elle en "enseignante-soldat" qui combattrait l'islam : "ce n'est ni ma fonction, ni mon désir, ni mon projet de contenir l'islam !"

De leur côté, les enquêteurs du service départemental de la police judiciaire 93, dont le livre affirme qu'ils ne tolèrent plus que des "femmes" s'occupent du "barbecue" lors de la fête du service, ont publié un communiqué assurant qu'ils n'ont "jamais été confrontés à des problèmes d'ordre religieux".

4Que répondent les auteurs ?

Inch'allah, l'islamisation à visage découvert démarre par une mise au point. "Non, l'islam n'est pas un gros mot, musulman n'est pas une injure", écrivent Gérard Davet et Fabrice Lhomme, manifestement soucieux d'éviter tout procès en islamophobie. "Il faut le dire, le répéter sans cesse : l'immense majorité des musulmans de ce pays souhaitent vivre pacifiquement, en respectant les lois de la République."

Au micro de France Inter, les deux hommes ont aussi défendu leur méthode – "zéro idéologie et 100% de terrain" – sur un sujet "complètement pollué par les batailles idéologiques". "Ce sujet est tabou en quelque sorte parce qu'il fait peur. Quand on parle de ce sujet, on risque d'être catalogué. Si vous dénoncez l'islamisation, vous êtes d'extrême droite. Si, au contraire, vous dénoncez ceux qui dénoncent l'islamisation, vous êtes un islamo-gauchiste", a regretté Fabrice Lhomme. Mais dans "L'instant M", sur la même antenne, il assume l'angle choisi : "S'il y a eu un a priori (…) c'était simplement effectivement de voir ce qui n'allait pas. On n'a pas voulu faire un livre qui embrasse toute la thématique."

"On a rencontré 200 personnes pour le livre, dans plusieurs secteurs, et les 21 témoignages n'ont pas été choisis par hasard", assure Ivanne Trippenbach. La journaliste confie qu'elle s'attendait à ces critiques car "le sujet est sensible et concerne la vie des gens". Mais, poursuit-elle, "on a fait œuvre de transparence et cela se voit de manière évidente dans nos propos comme dans le film de LCP". Elle ajoute que les premiers retours sont "positifs". "Que les gens lisent le livre et qu'ils se fassent une idée par eux-mêmes", conclut-elle.