Nice après l'attentat : le risque "d'une rupture irréparable" entre communautés

A Nice, cinq jours après le terrible attentat de la promenade des Anglais, la sidération et le chagrin sont parfois en train de céder la place à la colère et au repli. C’est la tentation de la haine face à l’indicible.

(Sur la promenade des Anglais, une minute de silence est observée en mémoire aux 84 victimes de l'attentat de Nice © MaxPPP)

 Cette colère, parfois cette agressivité, s’expriment sur les lieux même du drame, là où 84 personnes ont perdu la vie jeudi soir. Par exemple devant le mémorial improvisé sur la  promenade des Anglais, une femme avec un foulard venue déposer un bouquet de fleurs  se fait accuser de provocation : elle repart rapidement. Ou encore, cette sexagénaire qui prend la parole devant une caméra pour appeler à l’unité nationale. Un homme hors de lui essaie de la faire taire.

 

"Taisez-vous. On se fait tuer et on ne dit rien. On se recueille, on sait faire. J'ai envie qu'on se défende. On ne pourra jamais vivre ensemble avec ces gens-là. Cette communauté ne s'intégrera jamais. Faut les expulser…"

Les mots sont pesés mais très lourds. Toujours sur la promenade des Anglais, juste à côté de l’endroit où le terroriste au camion a terminé sa course macabre, certaines personnes se rassemblent devant un amas de cailloux, mégots, mouchoirs sales avec aussi des morceaux de bois brûlés et des insultes rédigées sur des feuilles volantes. Là, les passants crachent, jettent des coups de pied. Un vrai défouloir.

Nice après l'attentat : le risque "d'une rupture irréparable" entre communautés, le reportage de Mathilde Lemaire
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Des responsables politiques et religieux, monseigneur Marceau, l’évêque de Nice en tête, ont appelé à ne pas céder à la tentation du repli et à la discrimination, mais pas tous. Philippe Vardon, un Niçois élu Front national  au conseil régional de PACA, ancien responsable du groupe identitaire Nissa Rebela, tient lui à dire aux personnes en colère que leur sentiment est légitime. Sans la chiffrer, le FN local dit observer une recrudescence d’adhésions depuis vendredi :

"Il y a un rapport entre l'immigration massive dans ce pays, le développement d'une forme politico-religieuse qu'est l'islamisme et son extension violente qui est le djihadisme. Et le peuple aujourd'hui, il n'en peut plus".

Pour autant, le FN niçois se défend de vouloir profiter de l’attentat  pour gagner des voix pour l’avenir. En décembre dernier aux élections régionales, la liste de Marion Maréchal Le Pen avait recueilli 36 % des suffrages au second tour face à celle de l’ancien maire Christian Estrosi.

 

La communauté musulmane est donc pointée du doigt. Une communauté qui a, comme  les autres, de la peine et du chagrin. Une vingtaine de familles musulmanes de Nice ont été endeuillées par l’attentat. La première victime sous les roues du camion a été une sexagénaire musulmane pieuse, une mère de sept enfants.

 

Les musulmans les plus identifiés comme les bouchers halal ou les imams reçoivent pour certains des coups de fil anonymes avec menaces depuis quatre jours. Un climat qui forcément inquiète les responsables d’associations musulmanes locales. Sami Boubakri et Belajé Mohamed en veulent aux politiques "prêts à tout en campagne électorale" disent-ils.

 

"Les temps sont durs. Nous avons d'un côté cette attaque qui a fait des victimes et des blessés. Mais nous sommes aussi en train de subir des amalgames, des discours politiques pour des agendas dont nous nous dissocions complètement" dit l'un. "Cette personne n'a pas choisi entre musulmans et non musulmans. Elle a écrasé tout le monde. Cette personne ne nous représente pas. L'islam est une religion de paix"

 

Même volonté d’apaiser évidemment du côté des associations telle que la Ligue des droits de l’homme, Henri Busquet est son porte-parole dans les Alpes Maritimes. Selon lui l’attentat a crispé une  situation déjà tendue et accru de manière préoccupante la défiance entre communautés à Nice.

"Il y a la crainte très nette d'une rupture irréparable. Il y a lieu d'avoir peur. Il faut faire fonctionner la cervelle plutôt que les tripes."

 

Mobiliser la société civile pour qu’elle ne disloque pas plus encore. Chacun pense aux dérives observées ces derniers mois, pas si loin d’ici, en Corse.