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Le sexisme en entreprise est-il encore tabou ?

A l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, francetv info s'intéresse aux discriminations des femmes au travail. Entretien avec Brigitte Grésy, auteure du "Petit traité contre le sexisme ordinaire".

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France Télévisions
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Selon une étude de l'institut de sondage LH2 pour le Conseil supérieur de l'égalité professionnelle, 54% des femmes estiment avoir rencontré un frein professionnel en raison de leur sexe. (JON FEINGERSH / BLEND IMAGES)

 "Ma petite", "cocotte", ""Tu es enceinte ? Mais je croyais que tu aimais ton travail !"... Les propos et les actes sexistes ont la vie dure en entreprise et dans la vie quotidienne. Mais ces comportements et ces petites phrases lancées parfois sans trop réfléchir ou sur le ton de l'humour ne sont pas sans conséquences sur les carrières et le bien-être des femmes.

Le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP), qui avait commandé une étude sur le sexisme en entreprise en décembre 2013, a rendu le 4 mars 2014 ses premières préconisations. Alors comment lutter contre le sexisme au quotidien et comment le reconnaître ? Francetv info a demandé à Brigitte Grésy, secrétaire générale du CSEP, auteure de Petit traité contre le sexisme ordinaire (Albin Michel) et de La vie en rose, pour en découdre avec les stéréotypes (à paraître le 3 avril), quelques explications.

Francetv info : Qu'est-ce que le sexisme ?

Brigitte Grésy : Le sexisme est une idéologie qui érige la différence de sexe en différence fondamentale et qui implique un jugement négatif sur l'intelligence, les compétences ou les aptitudes des personnes. Mais arriver à le définir dans ses manifestations concrètes est très compliqué. La frontière est mince entre l'humour, la séduction et le sexisme. Mais l'humour comme la séduction, cela se joue à deux. C'est un dialogue bilatéral. A l'inverse, l'humour sexiste ou la séduction sexiste se jouent sans donner à l'autre la possibilité de répondre.

Comment se manifeste-t-il ?

Le sexisme se manifeste par des attitudes, des propos et des comportements qui décrédibilisent, délégitiment ou infériorisent les femmes dans le monde du travail. C'est de la discrimination ! Le sexisme crée un traitement différent pour des personnes qui sont pourtant dans une même condition. 

Il y a tout un éventail de manifestations sexistes, entre se faire appeler "ma poulette" et ne pas se voir attribuer une mission ou être ignorée en réunion parce qu'on est une femme. Il existe tout un continuum assez subtil de comportements sexistes. Toute la difficulté est là. Il est difficile de prouver que l'on n'a pas eu tel ou tel dossier parce qu'on est une femme. L'une des missions du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes est de définir le sexisme pour le reconnaître, le cerner et le combattre.

Peut-on être sexiste sans s'en rendre compte ?

Je ne crois pas. Il y a toujours une intention de nuire. Lorsque l'on tient des propos ou que l'on adopte une attitude sexiste, c'est dans l'intention de blesser et de différencier l'autre. Les femmes le ressentent bien. Elles sont certaines que c'est du sexisme lorsqu'elles se sentent blessées ou lorsqu'elles ressentent un malaise. Le sexisme atteint et fait souffrir car on a du mal à l'identifier, on ne sait pas répondre ni comment réagir à une atteinte qui est due à notre sexe et non à nos compétences ou à notre personnalité.

Peut-on être une femme et être sexiste ?

Bien sûr ! Le sexisme n'est pas l'apanage des hommes. Les femmes comme les hommes véhiculent des stéréotypes sexistes contre d'autres femmes. La grande consultation nationale – effectuée en décembre dernier, auprès de 15 000 salariés de neuf grandes entreprises – montre que 33% des actes de sexismes sont ressentis comme étant autant le fait des femmes que des hommes. Les femmes ne sont pas des saintes, elles sont aussi en rivalité entre elles dans les entreprises et exercent une lutte de pouvoir qui se manifeste parfois par une volonté de blesser avec des propos ou des actes sexistes.

Quelle est la différence entre la galanterie et le sexisme ? Est-ce du sexisme de complimenter une femme sur sa tenue ? Lui tenir la porte ? Payer l'addition ?

La galanterie relève de la séduction. Il y a une grande différence entre la séduction et la fausse séduction qui s'apparente à du sexisme. La séduction est un dialogue à deux. Lorsque l'on vous complimente sur votre tenue, c'est agréable et vous pouvez être flattée. Vous pourrez alors répondre en complimentant la cravate du monsieur. Il n'y a aucune volonté de stigmatiser l'autre. De la même façon, tenir la porte à une femme est une forme de respect. C'est un peu différent pour l'addition. Lorsqu'il la paie, l'homme est plus encore dans la séduction. C'est une histoire de code. Nous ne demandons pas l'égalité totale. Les hommes et les femmes sont différents, ils ont des codes et des marqueurs différents. Mais pour que les hommes ne soient pas dans la toute-puissance, il ne faut pas instrumentaliser ces différences, car les stéréotypes limitent les champs du possible.

N'y a-t-il pas un risque de tomber dans des relations complètement aseptisées entre les hommes et les femmes ?

Nous sommes très loin des codes de gouvernance à l'américaine où vous risquez un procès si vous touchez le bras d'une femme, et nous n'en serons jamais là. Il faut maintenir les codes amoureux et les codes de séduction, mais à condition d'avoir conscience que ce sont des codes. Et il faut bannir tout ce qui ramène les femmes à un manque de compétence de par leur sexe ou ce qui fige l'autre dans un rapport de force.

Cela peut paraître anodin d'appeler une salariée "ma petite", et pourtant ces propos s'ancrent dans un rapport de force paternaliste. Le sondage de décembre, montre que les interpellations familières de ce type sont perçues par 58% des femmes comme bienveillantes, mais que 55% des concernées les trouvent inappropriées. Donc la remarque peut être à la fois gentille et déplacée. Le plus dangereux, ce n'est pas l'expression que vous pouvez relever et contrer aisément, mais plutôt le sexisme sournois qui marginalise la femme de façon insidieuse.

Pourquoi concentrer les efforts de la lutte contre le sexisme dans les entreprises ?

Le sexisme n'est évidemment pas cantonné aux entreprises. Il est fondé sur des stéréotypes de sexe qui se construisent dès le plus jeune âge. On apprend très jeune à inférioriser la femme. L'éducation et la sensibilisation au sujet doivent donc se faire très tôt. Cet enjeu touche en réalité l'ensemble des sphères de la société où les représentations stéréotypées sont véhiculées : le sexisme s'exprime aussi bien par le harcèlement de rue que dans la famille, par des traitements différenciés entre les petites filles et les petits garçons, dans les magasins où le vendeur s'adressera plus aisément à l'homme pour parler technologie, ou encore dans les médias ou la publicité.

Mais la question du sexisme a été très peu abordée en entreprise, où elle reste un tabou. Le harcèlement moral ou sexuel est clairement défini et il existe des dispositifs juridiques avec la possibilité de porter plainte. Mais aucun recours juridique n'existe contre le sexisme alors qu'il a aussi des conséquences et provoque des souffrances. 

Comment une femme peut-elle réagir quand elle est victime de sexisme ?

Il faut avant tout savoir le reconnaître et le distinguer. Il y a ensuite deux façons de réagir. Une bonne et une mauvaise. La mauvaise consiste à basculer dans "l'affrontement". C'est-à-dire à répliquer du tac au tac, à pleurer ou carrément à quitter la pièce. Ce genre de comportement entraîne inévitablement un effet boomerang qui peut aboutir à une escalade sans issue.

Je conseille donc la "confrontation", dont le préfixe "con" vient du latin "avec". Au lieu de se mettre en face, on se met à côté de l'autre. Il faut être dans le "je", dans le ressenti pour montrer que l'on est blessée. Expliquer : "Je suis triste quand tu ne reconnais pas mon travail" ou encore " Ce genre de propos pénalise notre relation professionnelle". Il faut éviter de répliquer par l'agressivité. Le mieux, si vous êtes confrontés à un acte sexiste qui vous a blessée, est de laisser passer la nuit pour vous calmer et mieux verbaliser. Parlez-en à une personne de confiance pour bien comprendre et ne pas être dans la surinterprétation. Puis, le lendemain, essayer la technique de la "confrontation". Mais sachez qu'il y aura toujours des hommes qui seront sourds à vos revendications et qui continueront malgré tout.

Quel doit être le rôle des pouvoirs publics dans la lutte contre le sexisme ?

C'est tout l'objet de l'avis rendu par le CSEP. Quatre types de préconisations ont été rendus. Nous souhaitons mieux rendre visible le phénomène en inscrivant ces réflexions dans les grandes enquêtes nationales, comme celles de l'Insee. Nous proposons de monter un groupe de travail pour mieux définir le sexisme, de sensibiliser à la question au sein des entreprises et de développer les recours. Mais il faut aussi développer les voies d'expression, inciter les femmes à faire appel à un supérieur hiérarchique ou à un DRH en cas de souffrance liée au sexisme.

C'est la première fois que les partenaires sociaux et des responsables politiques se réunissent autour de la table pour aborder la question et c'est déjà une avancée en soi. Nous réfléchissons aussi à trouver une qualification juridique au sexisme

 

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