REPORTAGE | Comment vivent les islamistes radicaux regroupés à Fresnes

Manuel Valls veut généraliser d'ici la fin de l'année des quartiers spécifiques au sein de certains établissements pénitentiaires pour regrouper les détenus radicalisés. Une expérimentation est déjà en cours à Fresnes. Sophie Parmentier suit cette expérience depuis plusieurs semaines. Et elle a pu se rendre plusieurs fois de manière exceptionnelle dans cette partie de la prison.

(A la prison de Fresnes, les étages séparés par des filets de protection © AFP | Matthieu Alexandre)

Au premier étage de la première division sud de la prison de Fresnes, une vingtaine de détenus considérés comme des islamistes radicaux sont presque tous regroupés. Ils sont incarcérés dans le cadre d'affaires en lien avec le terrorisme islamiste. Une dizaine de ces détenus rentrent de Syrie. Les deux tiers d'entre eux attendent leur procès. Ils sont regroupés dans des cellules voisines. Des cellules aux petites portes de bois. Ces détenus sont parfois plusieurs dans une même cellule. Il y a jusqu'à trois lits superposés dans ces cellules de 9 mètres carrés. "Ainsi, il n'y a aucun matelas au sol", précise le directeur de la prison, Stéphane Scotto, qui est d'ailleurs à l'origine de cette expérimentation lancée, il y a tout juste trois mois. Ces détenus sont donc regroupés, les uns à côté des autres, mais ils ne sont pas isolés des 600 autres détenus qui sont dans le même bâtiment. Il faut savoir qu'à Fresnes, il y a d'autres bâtiments, d'autres quartiers hommes et femmes.Dans la première division sud, depuis le début du regroupement de ces islamistes radicaux, un seul détenu est à l'isolement en permanence. Selon nos informations, il s'agit de Flavien Moreau, le premier djihadiste condamné depuis son retour de Syrie. Il a été condamné en novembre dernier à sept ans de prison, par le tribunal correctionnel de Paris.A part lui, tous les autres détenus dits radicalisés ne sont pas donc pas totalement isolés, mais les fenêtres de leurs cellules ne donnent pas sur les autres bâtiments. C'est donc plus difficile pour eux de lancer des appels à la prière, selon le directeur.

Comment vivent les islamistes radicaux regroupés à Fresnes - enquête Sophie Parmentier
--'--
--'--

L'idée de l'expérimentation pour éviter le prosélytisme 

 

C'est donc lui, Stéphane Scotto qui a eu l'idée de cette expérimentation. L'idée a germé peu à peu dans son esprit. A l'été 2014, il n'y avait à Fresnes qu'une douzaine de détenus déjà condamnés pour des affaires de terrorisme en lien avec une pratique radicale de l'islam. A l'automne 2014, de douze, ils sont passés à 20, et ils ont commencé à exercer une pression sur les autres détenus de la prison. Des détenus qui pratiquent dans leur immense majorité un islam modéré, ont commencé à se plaindre et à s'inquiéter de la pression exercée par les radicaux, assure le directeur. Par exemple, des détenus modérés disaient qu'ils ne pouvaient plus prendre leurs douches nus, ou alors que les radicaux voulaient les obliger à faire leurs prières cinq fois par jour. Ou encore les radicaux les auraient forcés à retirer de leurs cellules des photos féminines.En décidant le regroupement des détenus radicalisés, le directeur a avant tout voulu protéger les autres détenus, et éviter le prosélytisme. Ce qui est très clair c'est que la décoration des cellules des détenus radicalisés est très différente des autres. Lors de ma première visite à Fresnes, il y a quelques semaines, j'ai pu visiter une cellule occupée. Le détenu n'était pas à l'intérieur à ce moment-là. Mais j'ai pu constater que sur les murs blancs décrépits, il n'y avait aucune décoration, juste une petite feuille scotchée, qui donnait les heures de la prière. J'ai pu comparer avec une autre cellule dite banale, qui elle, était couverte de posters de grosses cylindrées ou de femmes dénudées.

 

Les détenus radicalisés regroupés ont-ils un traitement à part ?

 

Cette vingtaine de détenus considérés comme islamistes radicaux, mis à l'écart des autres détenus, ne sont pas pour autant totalement coupés du reste de la détention. Il y a simplement des règles différentes, pour eux. Ils n'ont pas les mêmes heures de promenade que les autres détenus. Ils sont aussi à part pour les activités sportives à l'extérieur. Mais pour le sport intérieur, la musculation, ou pour les activités scolaires ou culturelles, ils peuvent être mélangés aux autres détenus, mais ils sont surveillés de très près par l'administration pénitentiaire.Le directeur de Fresnes insiste en tout cas sur l'importance que tous les détenus aient accès à toutes les activités. Et il assure que trois mois après le lancement de cette expérimentation, le climat est pacifié dans la prison, même si des syndicalistes estiment qu'ils manquent de moyens et de formations pour surveiller correctement ces détenus radicalisés.

 

C'est cette expérimentation à Fresnes qui pourrait être étendue à d'autres centres pénitentiaires français

 

La ministre de la Justice, Christiane Taubira, s'est rendue à Fresnes mardi en fin d'après-midi, juste après le discours de Manuel Valls. Elle a bien insisté sur le fait qu'il fallait encore quelques dernières évaluations, avant de généraliser cette expérience. La garde des Sceaux veut surtout mettre en place très rapidement, dans les prochains jours, un programme de déradicalisation dans les prisons, avec des psychologues, des aumôniers spécialement formés. A Fresnes, pour 2 700 détenus, il n'y a à ce jour que deux aumôniers musulmans, un homme et une femme, et un troisième devrait arriver très prochainement, dans le cadre du renforcement crucial des aumôniers, lancé depuis des mois par Christiane Taubira. A LIRE AUSSI ►►► Enquête : Comment prévenir le radicalisme en prison ?