Procès Firmin Mahé : les quatre militaires échappent à la prison ferme

Trois anciens militaires français ont été condamnés à du sursis vendredi à Paris pour le meurtre en 2005 du présumé criminel ivoirien Firmin Mahé, dans le cadre de l'opération Licorne en Côte d'Ivoire. Un quatrième a été acquitté.

Firmin Mahé tient son fils dans ses bras en Côte-d\'Ivoire (date et lieu précis indéterminés).
Firmin Mahé tient son fils dans ses bras en Côte-d'Ivoire (date et lieu précis indéterminés). (AFP)

JUSTICE - C'est un procès hors du commun qui s'est tenu à Paris du 27 novembre au vendredi 7 décembre. Dans une affaire qui a tourné autour des notions d'ordre illégal, de hiérarchie et de désobéissance, trois anciens militaires français ont été condamnés à des peines de prison avec sursis, vendredi, pour le meurtre en 2005 du présumé criminel ivoirien Firmin Mahé. La sanction la plus lourde (cinq ans avec sursis) a été prononcée contre Eric Burgaud, l'officier ayant donné l'ordre de tuer Mahé. Un quatrième militaire a été acquitté. La veille, des peines de prison de cinq ans ferme à six mois avec sursis avaient été requises pour les quatre par l'avocate générale, qui avait dénoncé "des faits inadmissibles".

Francetv info revient sur quatre enseignements de ce procès "extraordinaire" car "militaire", selon un avocat de la défense.

Les faits

L'affaire s'est déroulée alors que les militaires faisaient partie de la force française Licorne déployée en soutien de l'opération des Nations unies en Côte d'Ivoire (Onuci), pays alors coupé en deux par une guerre civile. Firmin Mahé, 29 ans, est interpellé le 13 mai 2005 près de Bangolo (ouest), après avoir été blessé à une jambe lors d'un accrochage avec des militaires français. Il est conduit en blindé vers la ville de Man sur ordre du général Henri Poncet, commandant de la force Licorne. Il est mort sur le trajet.

Le colonel Eric Burgaud a reconnu avoir transmis l'ordre que Mahé n'arrive pas vivant à destination. L'adjudant-chef Guy Raugel (condamné à quatre ans avec sursis) a lui reconnu avoir étouffé Mahé avec un sac plastique, pendant que le brigadier-chef Johannes Schnier (condamné à un an avec sursis) maintenait la victime et que le brigadier Lianrifou Ben Youssouf (acquitté) conduisait le véhicule.

Pour les militaires, Firmin Mahé était un chef de bande de "coupeurs de route" (bandits), dépouillant les voyageurs et semant la terreur dans la zone tampon, dite "zone de confiance", instituée entre le nord du pays tenu par la rébellion et le sud loyaliste.

Le flou dans le chaîne de commandement

Quel rôle pour Eric Burgaud ? Le colonel Eric Burgaud assure avoir tenu l'ordre implicite que Mahé n'arrive pas vivant de son supérieur, le général Poncet, qui lui aurait dit : "Roulez doucement, vous m'avez compris..." A la barre en tant que témoin, le général a démenti avoir donné un tel ordre. Henri Poncet avait été mis en examen au début de l'enquête pour complicité d'homicide volontaire mais avait bénéficié d'un non-lieu en 2010. A la question de savoir pourquoi il n'a pas désobéi, le colonel Burgaud a répondu le 30 novembre qu'il "n'avai[t] pas eu le courage moral de [s]'opposer au général Poncet".

L\'ancien colonel Eric Burgaud (à droite) s\'entretient avec son avocat, Alexis Gublin, le 27 novembre 2012 au palais de justice de Paris.
L'ancien colonel Eric Burgaud (à droite) s'entretient avec son avocat, Alexis Gublin, le 27 novembre 2012 au palais de justice de Paris. (KENZO TRIBOUILLARD / AFP)

Quel rôle pour son équipe ? "Bon alors, mon capitaine [Eric Burgaud], on fait quoi ? Il faut le tuer ?" L'adjudant-chef Guy Raugel a raconté comment il avait achevé Firmin Mahé, tout en sachant qu'il exécutait "un ordre illégal". "Je savais que ce qu'on allait faire, c'était pas bien, je ne me suis pas engagé pour ça...", a-t-il dit. Selon l'avocate générale, Annie Grenier, la hiérarchie a une "responsabilité extrêmement lourde", mais "le devoir d'un militaire, c'est de refuser d'exécuter un ordre illégal". Guy Raugel a-t-il "volontairement" donné la mort ? Non, selon son avocat Jacques Trémolet de Villers, parce que "le 'volontairement', ça marche dans la vie civile, mais dans cette vie-là, ça ne marche pas !". Il y a dans cette affaire "la force de l'ordre", a affirmé l'avocat, tandis qu'une experte psychologue a décrit "un acte de respect de la parole supérieure et de reconnaissance de sa position de subalterne"

L'importance de l'esprit de corps

L'adjudant-chef Guy Raugel a indiqué le 27 novembre avoir aujourd'hui encore "le sentiment d'avoir fait son devoir, tout en ayant dépassé la ligne rouge". Il se dit "militaire dans l'âme", parle de l'armée comme d'une famille, de ses hommes comme de ses enfants, de son colonel comme d'un père. Amer, il dit qu'il était convaincu que ses "chefs allaient tout assumer". Son supérieur, Eric Burgaud, a parlé du "sens sacré de la mission". Sacré, "ça veut dire que c'est au-dessus de tout". Il a quitté l'armée en 2008 : "Le ressort était cassé."

L\'ancien adjudant Guy Raugel, le 25 novembre 2012 à Gap (Hautes-Alpes), deux jours avant l\'ouverture du procès Firmin Mahé à Paris.
L'ancien adjudant Guy Raugel, le 25 novembre 2012 à Gap (Hautes-Alpes), deux jours avant l'ouverture du procès Firmin Mahé à Paris. (MAXPPP)

La loi du silence fait de la résistance

C'est peut-être en raison de l'esprit de corps, du lien particulier entre les militaires et de leur rapport sacré aux ordres que l'affaire a mis du temps à sortir. Les faits ont été dénoncés auprès de l'inspection militaire environ cinq mois après la mort de Mahé, par un ancien officier de la force Licorne, Gilles Neviaski. "Ce qui a fait de nous des mauvais soldats, ce n'est pas le fait d'avoir rempli cette mission, c'est que cette affaire soit sortie, six mois après", a déclaré Guy Raugel.

"Pendant cinq mois, le silence a été gardé sur cette affaire, au départ, par souci de bien faire, protéger ses subordonnés", a témoigné à la barre le général Bruno Cuche, qui a participé à l'enquête de commandement en octobre 2005. Mais "ce silence était intenable (...) cette affaire avait créé un gros traumatisme dans l'unité (...) les langues se sont déliées, et l'affaire est parvenue aux oreilles" de l'état-major, puis de la ministre de la Défense de l'époque, Michèle Alliot-Marie. La "Grande Muette" a alors adressé un blâme au colonel Henri Poncet et à l'autre commandant de la force Licorne, Renaud de Malaussène, pour ne pas avoir dénoncé les faits.