La mort filmée en direct : pourquoi les "snuff movies" sont increvables

Apparus à la fin des années 1990, les films montrant la mort en direct n'ont jamais disparu de la toile, malgré la fermeture de plusieurs sites. Dernier exemple en date : la vidéo postée par Luka Magnotta.

Le journaliste américain Daniel Pearl a été pris en otage en 2002 par des membres d\'Al-Qaïda au Pakistan. La vidéo de sa décapitation, le 1er février 2002, est toujours disponible sur internet.
Le journaliste américain Daniel Pearl a été pris en otage en 2002 par des membres d'Al-Qaïda au Pakistan. La vidéo de sa décapitation, le 1er février 2002, est toujours disponible sur internet. (REUTERS)

Leur nom est tiré du verbe anglais "to snuff out", qui signifie "tuer", "zigouiller" quelqu'un. Les "snuff movies"* sont des films qui montrent la mort d'un individu filmée en direct, souvent accompagnée d'actes de barbarie. Ces vidéos ont fait la une de l'actualité à la fin des années 1990, où l'apparition de ce "genre" sur internet avait fait craindre une recrudescence des crimes filmés. En 1999, le réalisateur américain Joel Schumacher avait même tourné un film inspiré de ce phénomène, 8 millimètres, avec Nicolas Cage. Depuis, l'histoire les a un peu mis de côté...

La vidéo du crime nécrophile de Luka Magnotta, que le Canadien a postée fin mai sur un site spécialisé dans le gore, relance la problématique. Que faire de ces "snuff movies" ? Pourquoi sont-ils toujours accessibles ? Comment les empêcher de circuler, sur la toile comme ailleurs ? Explications.

Attention, cet article contient des détails qui peuvent choquer.

La mort en direct, un "spectacle" toujours répandu

Le "dépeceur de Montréal" a beau avoir été arrêté lundi 4 juin, la vidéo du meurtre qu'il a commis dans son appartement continue de circuler sur internet. D'abord diffusée sur TheYNC.com, cette vidéo s'est rapidement retrouvée sur d'autres sites internet trash, comme BestGore.com. Ce dernier a publié mardi une note expliquant que Magnotta avait été arrêté, et que le site était saturé de connexions depuis quelques jours, d'où un ralentissement des téléchargements. "Ne m'en veuillez pas, je cherche une solution", explique Mark, gérant de BestGore.com, qui n'a nullement envie de retirer cette vidéo à succès.

A nouveau dans la lumière avec l'affaire Magnotta, les "snuff movies" n'ont en fait jamais vraiment disparu de la circulation. Certes, les précurseurs n'ont plus autant la cote : Ogrish.com n'est plus en activité, et Rotten.com a fait son temps. Mais il est toujours très facile d'avoir accès à ce genre de vidéos.

D'abord, parce que certaines ont un rapport direct avec l'actualité. La décapitation du journaliste américain Daniel Pearl en 2002, par exemple, est facilement téléchargeable, tout comme de nombreuses vidéos de pendaisons en Iran ou en Afghanistan... Sans parler des exécutions liées au trafic de drogue au Mexique, véritable outil de terreur - et de communication - des différents cartels. Ainsi, ces derniers jours, si la vidéo de Magnotta a comptabilisé plus de 600 000 vues sur DocumentingReality.com, celle d'une décapitation à Mexico a attiré près de 18 000 visiteurs.

Capture d\'écran du site internet gore \"DocumentingReality.com\", spécialisé dans les images et les vidéos ultraviolentes.
Capture d'écran du site internet gore "DocumentingReality.com", spécialisé dans les images et les vidéos ultraviolentes. (FTVI)

Ensuite, parce que les moyens de filmer, de diffuser et de partager les vidéos sont un jeu d'enfant. Dans les années 1980, certaines cassettes de "snuff movies" ont pu circuler sous le manteau, mais ce procédé avait ses limites. Avec l'arrivée des caméras numériques, du peer-to-peer et des sites communautaires, tout le monde peut avoir accès aux images les plus violentes. Certains films sont même devenus des "classiques", comme 3 Guys - 1 Hammer ("Trois hommes et un marteau"), qui montre le meurtre ultra-violent d'un Ukrainien à Dnipropetrovsk. Les auteurs de cette tuerie, également responsables d'une vingtaine d'autres meurtres, ont fini par être arrêtés, rappelle Le Post.fr. Mais là encore, la vidéo reste disponible. Certains extraits ont même été transformés en .gif animés.

Les outils juridiques sont limités

La diffusion de ces films est d'autant plus facile que les Etats disposent de peu de moyens pour les interdire. Censurer un film au cinéma suit une procédure très stricte. Sur internet, c'est plus flottant. Le gérant du site sur lequel la vidéo de Magnotta a été diffusée a ainsi refusé de la retirer, malgré la pression des enquêteurs et de la famille.

"La famille de la victime pourrait demander une injonction, en alléguant que la vidéo lui cause un préjudice grave et intenter une poursuite en dommages, écrit le site canadien La Presse. Sur le plan criminel, les policiers pourraient se baser sur l'article sur l'obscénité du Code criminel pour perquisitionner chez le propriétaire du site." Problème, les données de ces sites sont souvent hébergées sur des serveurs à l'étranger. Seule l'intervention d'Interpol aurait une chance de faire aboutir l'interdiction. Une traque à perdre haleine, pour l'organisation internationale de police.

L'affaire Merah

En France, une affaire récente a fait craindre la diffusion de "snuff movies" en ligne : l'affaire Merah, terroriste auteur des tueries de Toulouse et Montauban, qui a filmé les scènes de fusillades. Que se serait-il passé si les images avaient atterri sur Dailymotion? "Nous n'avons jamais été confrontés à la diffusion de 'snuff movies', explique Giuseppe de Martino, secrétaire général du site de partage de vidéos. Mais si cela devait arriver, il faudrait que des utilisateurs ou les autorités nous signalent la vidéo pour que nous la retirions." Les hébergeurs ne sont en effet pas tenus de modérer leurs vidéos avant diffusion : seule la vigie des internautes compte. 

"Dans ce cas, nous disposons d'un outil, le 'fingerprinting', qui permet de bannir à jamais une vidéo du site, poursuit Giuseppe de Martino. Nous enregistrons son empreinte numérique, et plus personne ne peut alors la poster à nouveau." Si la police le demande, le site peut également fournir l'adresse IP de l'internaute qui a posté la vidéo en question. C'est ce qui se passe généralement dans les affaires de délits routiers ou d'insultes racistes.

Les vidéos repoussent comme des champignons

Côté police, l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information et de la communication (OCLCTIC) refuse d'indiquer si des réseaux ou des sites de promotion des "snuff movies" sont l'objet d'un suivi en France. En revanche, l'OCLCTIC mène une étude conjointement avec l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice, afin d'étudier comment mieux repérer ces vidéos sur les réseaux sociaux. Le contenu précis de cette étude n'a pas encore été rendu public.

La bataille contre les "snuff movies" est-elle perdue d'avance ? Aux Etats-Unis, la fermeture du site NowThatsFuckedUp.com a fait grand bruit, en 2005 (article en anglais). Condamné pour "obscénité", le gérant de ce site, Christopher Wilson, a été contraint de le fermer. Il lui a même été interdit d'ouvrir un site jusqu'en 2011. La période d'abstinence étant passée, le même Wilson tient désormais DocumentingReality.com. Un site dont le serveur est hébergé aux Pays-Bas, donc beaucoup plus difficile à traquer.

Magnotta enflamme les forums

Cependant, le fait qu'une vidéo soit massivement regardée ne veut pas forcément dire qu'elle a été "appréciée". Le cas de celle du "dépeceur de Montréal" est parlant. "Les vidéos mises en ligne par Magnotta ont causé un dégoût profond chez nos visiteurs et les membres de notre forum", affirme au Journal de Montréal le webmestre d'un site, sous couvert de l’anonymat, précisant que seules les vidéos montrant des images sexuelles de mineurs étaient bannies. "Dans le cas de Magnotta, nos forums étaient en feu et dénonçaient unanimement son contenu horrible. Je suis sûr que certains membres de notre forum ont contacté la police."

Et les "vrais" "snuff movies" ne sont pas les seuls à provoquer ce type de réaction. Certains films d'horreur au réalisme troublant présentent des scènes telles que des enquêtes ont parfois été menées afin de s'assurer que les acteurs étaient toujours en vie. Parmi ces œuvres, Cannibal Holocaust, Guinea Pig, Faces of Death ou plus récemment Snuff 102. Toutes jouent à l'extrême sur l'ambiguïté entre la réalité et la fiction. 

* Nous regroupons sous ce terme toute vidéo présentant la mort en direct (meurtres, suicides, accidents, exécutions, etc.), pas seulement les vidéos à scénario (le sujet est débattu longuement dans la page "discussion" de Wikipédia).