Bourse : un trader amateur engage des milliards d'euros… sans déclencher d'alerte

Harouna Traoré, 41 ans, a pris des positions pour un total de 6,5 milliards de dollars alors que son compte, ouvert chez le courtier Valbury, était limité à 20 000 euros.

Un trader à la bourse de Francfort (Allemagne), le 6 avril 2018.
Un trader à la bourse de Francfort (Allemagne), le 6 avril 2018. (RALPH ORLOWSKI / REUTERS)

C'est une histoire un peu folle. Un trader français, qui agissait pour son propre compte, a pris une position cumulée de 6,5 milliards de dollars (5,6 milliards d'euros). Problème : son compte, ouvert chez le courtier britannique Valbury, était limité à 20 000 euros et aucune alerte ne s'est déclenchée, dix ans après l'affaire Jérôme Kerviel.

Les faits se sont produits le 29 juin 2017. Ce jour-là, Harouna Traoré, qui commençait tout juste sa carrière de trader après avoir fini une formation de huit semaines, prend d'abord de mauvaises positions. Selon l'agence Reuters, son compte affiche alors une perte de 2,4 millions d'euros. Il parvient ensuite à se refaire et termine la journée sur un gain de 13,6 millions de dollars. A la fin de la journée, son solde créditeur est de près de 11 millions de dollars pour une exposition cumulée de 6,5 milliards de dollars, selon des relevés de trading consultés par Reuters.

"J'ai pensé que ma vie était finie"

Comment en est-il arrivé là ? Dans un document transmis à la justice qu'a pu obtenir Reuters, il raconte avoir commencé ce matin-là à trader chez Krechendo, une société qui offre des formations de trading. Aux alentours de midi, il clôture ses positions et décide de rentrer chez lui afin de s'entraîner sur une version en simulation de la plateforme de trading X Trader de Valbury, avant de réaliser que ses ordres, et sa perte de plus d'un million d'euros sur cette plateforme, étaient bien réels. "J'ai pensé que ma vie était finie. Je me suis dit : 'comment je vais faire pour rembourser tout ça ?'" a expliqué Harouna Traoré à Reuters. Il décide alors de continuer à trader dans ce qui s'est avéré être une tentative réussie pour combler ses pertes.

Une version à laquelle ne croit pas Valbury. En juillet, le courtier annonce à Harouna Traoré avoir ouvert une "enquête officielle" et gelé son compte. Trois semaines plus tard, le broker conclut que le trader a agi en violation du contrat qui les lie, annule les transactions et gèle le versement des gains réalisés par Harouna Traoré lors de sa folle journée. Selon un courriel envoyé par Valbury à Harouna Traoré, le trader français disposait d'un compte de 20 000 euros avec une limite de 10 contrats par jour. Le 10 janvier 2018, Harouna Traoré assigne en justice Valbury devant le tribunal de grande instance de Pontoise pour récupérer ses gains. 

Des ordres démesurés qui n'ont pas donné l'alerte

Au-delà de la bataille juridique entre les deux parties, cette affaire interroge sur les garde-fous mis en place dans l'industrie financière dix ans après le scandale Kerviel, qui s'était soldé par une perte de 4,9 milliards d'euros pour la Société générale. "Je ne comprends même pas comment un courtier en ligne peut autoriser des clients à passer des ordres pareils, avec des montants pareils, ça devrait automatiquement être bloqué", s'étonne auprès de Reuters Jérôme Legras, responsable de la recherche chez Axiom Alternative Investments, un fonds qui investit dans des actions et obligations de l'industrie financière.

Selon Tarek Elmarhri, fondateur de Krechendo, c'est parce que Harouna Traoré est parvenu à finir sur un gain et qu'il a clos ses positions avant la clôture du marché – ce qui n'a pas déclenché d'appels de marge – que son trading est passé inaperçu jusqu'au lundi suivant. "Cela pourrait se reproduire, la réglementation actuelle n'est pas efficace", prévient Tarek Elmarhri, qui évoque la mise en œuvre de la directive européenne MiFid II en début d'année. "On pourrait avoir un nouveau Jérôme Kerviel comme on pourrait avoir un nouveau trader fou."