Fonds de solidarité : un influenceur mis en examen et placé en détention provisoire pour avoir détourné plus de 5 millions d'euros

Ce jeune homme de 24 ans, parti vivre à Dubaï pendant la pandémie de Covid-19, a agi avec la complicité d'un ami pour son propre compte et celui de tiers. 

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France Télévisions
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Le Fonds de solidarité a été lancé en mars 2020 pour venir en aide aux entreprises pendant la crise du Covid-19.  (RICCARDO MILANI / HANS LUCAS / AFP)

Ils opéraient sous le soleil de Dubaï. Deux jeunes hommes originaires de la région parisienne ont été mis en examen et placés en détention provisoire, fin août et début septembre, pour avoir détourné plus de 5 millions d'euros du fonds de solidarité, a appris France Télévisions auprès de sources judiciaires, lundi 27 septembre. Le premier, Paul A., âgé de 24 ans, est un influenceur sur les réseaux sociaux répondant au pseudonyme "PA7". Le second, Julien M., 23 ans, est son ami de longue date. Tous les deux étaient partis vivre aux Emirats arabes unis pendant la pandémie de Covid-19

L'affaire débute en pleine première vague. Le fonds de solidarité vient d'être mis en place en urgence, en mars 2020, pour venir en aide aux entreprises et professionnels (indépendants et professions libérales) dont l'activité est à l'arrêt à cause du confinement. Ceux qui en ont fait la demande peuvent bénéficier d'une aide chaque mois, via un formulaire en ligne sur le site de la Direction générale des finances publiques (DGFIP). L'enveloppe allouée par l'Etat va atteindre 36 milliards d'euros au total, selon le montant communiqué par le ministère de l'Economie à France Télévisions. 

Plus de 5 millions d'euros détournés sur 22,4 demandés

Un certain Paul A. démarche des internautes sur Snapchat, Instagram et Telegram pour déposer des dossiers frauduleux, moyennant des commissions d'environ 40% en retour. A l'époque, ce commercial sans emploi vit chez sa mère dans les Hauts-de-Seine. Il n'est pas inconnu de la justice puisqu'il a été condamné à neuf mois de prison avec sursis en 2019 pour "abus de faiblesse".

Pour parvenir à duper les finances publiques, le jeune homme formalise la demande d'aide sur la plateforme de la DGFIP à partir du compte créé par ses "clients", en modifiant le secteur d'activité ou le montant du chiffre d'affaires réalisé, afin de les rendre éligibles. Lui-même parvient à se faire verser des aides à titre personnel, pour un montant de 32 000 euros. Lorsque la DGFIP des Yvelines finit par s'apercevoir d'une fraude et la signale au parquet en mars 2021, Paul A. a déjà filé à Dubaï depuis quatre mois avec son meilleur ami, Julien M. 

Les sommes indûment versées ne cessent de gonfler au fil des investigations, confiées aux enquêteurs de l'Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF). Car l'influenceur, qui compte plusieurs dizaines de milliers d'abonnés sur les réseaux sociaux, ne se contente pas d'escroqueries au fonds de solidarité. Il s'est également lancé dans des arnaques au chômage partiel et au permis de conduire. Aux 71 demandes d'aide frauduleuses initialement signalées, 548 nouveaux faits sont portés à la connaissance de la justice, pour un montant précis de 5 093 628 euros, sur 22 381 361 sollicités. Les six adresses IP à partir desquelles ces dossiers sont constitués sont toutes liées à Paul A.

"On fait les sociétés"

Les bénéficiaires pour lesquels Paul A. "travaille" ont tous le même profil : des individus d'une vingtaine d'années, souvent auto-entrepreneurs, connus des services de police pour des faits de droit commun. Une information judiciaire est ouverte en mai 2021 pour "escroquerie en bande organisée et tentative", "blanchiment en bande organisée" et "perception indue de prestations sociales", confirme à France Télévisions le parquet de Paris.

Pendant ce temps, à Dubaï, Paul A. mène la grande vie dans de somptueux hôtels. Sur ses comptes Snapchat et Instagram, il se prend en photo à côté de véhicules de luxe, lors de sorties en mer avec des dauphins ou pendant une séance shopping où il achète une montre Rolex ou des vêtements de la marque de luxe Burberry. Dans les commentaires, l'un de ses abonnés le qualifie de "Tony Montana", le célèbre gangster de Scarface, ce à quoi il répond "TonyCovid 19". Il ne se cache pas de ses activités illicites. Il publie des messages du type "Les aides tombent à tire la rigaut !! (smiley MDR)", "allez viens prendre ton fric et envoie moi un message" ou encore "on fait les sociétés". Il est parfois même plus explicite sur Whatsapp : "J'ai un plan la famille c'est une dinguerie, réservé que pour l'élite de ma clientèle !!!! jusqu'à 300 000 euros en 27j."

Quatre mille dossiers transmis par Bercy

Paul A. fait transiter une partie de ses commissions sur les comptes de plusieurs sociétés, à l'insu de ces dernières, ainsi que sur des comptes personnels ouverts en Allemagne et en France. Le 21 mai, le juge d'instruction émet un mandat d'arrêt à son encontre. Interpellé le 7 juillet à Dubaï, il est remis aux autorités françaises à sa descente d'avion le 25 août, avant d'être mis en examen et placé en détention provisoire. Son ami Julien M., poursuivi pour les mêmes chefs, connaît le même sort le 9 septembre. Les deux encourent jusqu'à dix ans de prison. 

"Mon client s'expliquera en temps voulu devant le juge d'instruction", déclare auprès de France Télévisions l'avocate de Paul A., Carole Foissy. "Pour le moment, on ne voit de lui que ce qui a été mis en lumière au travers de ces captures de réseaux sociaux et de ce qu'il a mis en scène. Mais ça ne le résume pas."  

Combien cette fraude présumée représente-t-elle pour le fonds de solidarité ? Et combien sont ceux qui ont profité de la politique du "quoi qu'il en coûte" mise en place par le gouvernement jusqu'à la fin septembre ? Bercy précise à France Télévisions qu'en juillet, environ 4 000 dossiers ont été transmis aux autorités judiciaires et évalue à plus de 30 millions d'euros le montant des sommes détournées. Un chiffre à mettre en perspective avec les 36 milliards mis sur la table. "Nous avons un taux de fraude plus bas que sur d'autres prestations sociales", fait-on valoir au ministère de l'Economie. "Les fraudeurs ne peuvent pas dormir sur leurs deux oreilles : nous avons tous les outils pour les poursuivre."

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