"Filmer les procès en direct influencerait beaucoup trop leur déroulement", estime le premier vice-président du TGI de Créteil

"Les audiences sont en principe toujours publiques" dans un objectif surtout pédagogique, rappelle Joël Espel. "L'audience, ce n'est pas du théâtre, ce n'est pas du cabaret, ce n'est pas du cinéma".

Des journalistes filment les dossiers d\'un procès dans une salle d\'audience (photo d\'illustration).
Des journalistes filment les dossiers d'un procès dans une salle d'audience (photo d'illustration). (ROLLAND QUADRINI / IP3 / MAXPPP)

Le ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti émet l'idée dans le Parisien-Aujourd'hui en France [article payant] du dimanche 27 septembre d'avoir une justice qui "soit désormais totalement filmée et diffusée". Une proposition qui n'entraîne pas l'adhésion du premier vice-président du TGI de Créteil et délégué régional de l'Union syndicale des magistrats pour Paris. "Filmer les procès en direct influencerait beaucoup trop leur déroulement", estime sur franceinfo Joël Espel.

franceinfo : Faut-il filmer la justice, y compris celle du quotidien ?

Joël Espel : C'est une idée un peu surprenante, étrange. Jusqu'à présent, dans la grande communauté judiciaire, je n'avais jamais entendu une telle idée. Les exceptions dont il s'agit de conserver des archives historiques, le but pédagogique, ça, tout le monde était d'accord, c'est le cas dans certains grands procès, au terme d'une procédure qui est arbitrée par les plus hauts magistrats [c'est le cas pour le procès en cours des attentats de janvier 2015, et le film ne sera rendu public que dans 50 ans]. Pourquoi généraliser ? C'est une question qu'il faut se poser. Est-ce qu'il faut généraliser pour tous les procès ? Le garde des Sceaux, visiblement, ne connaît pas tellement la justice civile et encore moins la justice sociale. Il a surtout sa grande pratique des affaires criminelles. De quelle justice parlons-nous ? La justice civile ? La justice sociale qui touche à l'intimité des relations dans un couple ou entre un salarié et son employeur ? Faut-il les filmer et pourquoi faire ? Si c'est pour les diffuser en direct, je crois que ça lassera très vite tout le monde.

C'est donc une idée saugrenue, selon vous ?

Je dirais qu'elle est très étrange, telle qu'elle est versée comme ça dans le débat public. On ne peut pas dire grand chose parce qu'on ne sait pas vraiment ce à quoi pense le garde des Sceaux. Parce qu'une réforme, ce n'est pas simplement une idée. Le but me paraît difficile à percevoir à ce stade. La justice est rendue au nom du peuple français. Les audiences sont en principe toujours publiques. Le public qui veut venir assister aux audiences vient. On reçoit très régulièrement des écoles qui dans le cadre d'une action d'éducation civique veulent effectivement voir au quotidien comment fonctionne la justice. Mais je crois qu'il faut se méfier de la tentation d'une trop grande médiatisation de l'audience. L'audience, ce n'est pas du théâtre, ce n'est pas du cabaret, ce n'est pas du cinéma.

Aujourd'hui, on peut suivre de nombreux procès en direct, notamment sur les réseaux sociaux, via, par exemple, des retranscriptions de journalistes...

Ce sont des retranscriptions faites par des professionnels. Il n'y a pas de retransmission directe. Ce qui me paraît devoir être préservé dans l'intérêt des victimes ou des témoins et même des personnes accusées, c'est d'éviter cette retransmission en direct sans filtre. Je crois que pour vraiment tenir compte de la souffrance de ce qui se passe à la barre aux audiences, l'idée même que cela puisse être filmé et retransmis en direct influencerait beaucoup trop le déroulement des procès. Le plus difficile pour certains témoins, c'est de retrouver la parole, venir dire ce à quoi ils ont assisté, pareil pour les victimes, et le fait que ce soit totalement retransmis, à mon avis, aurait un trop gros impact sur les victimes.

Ce qui nous paraît véritablement choquant, c'est d'ouvrir complètement les portes et fenêtres de la salle d'audience, de laisser rentrer l'opinion publique avec sa versatilité.Joël Espel, premier vice-président du TGI de Créteil à franceinfo

Je pense que ça changera profondément les conditions dans lesquelles la justice française recueille la parole des témoins et des victimes. Les accusés, c'est pareil parce que je ne crois pas que toutes les personnes qui sont accusées aient vraiment envie que leur crime ou leur délit soit ainsi rediffusé.