Centres éducatifs fermés : Hollande renonce à en doubler le nombre

Alors que le contrôleur des prisons publie des recommandations en urgence sur l'état de ces structures, le gouvernement s'apprête à ne pas tenir la promesse du candidat Hollande.

Un délinquant dans sa chambre du centre éducatif fermé de Valence (Drôme), le 7 février 2012.
Un délinquant dans sa chambre du centre éducatif fermé de Valence (Drôme), le 7 février 2012. (PHILIPPE DESMAZES / AFP)
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Yann ThompsonFrance Télévisions

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En 2012, le candidat François Hollande avait promis le doublement du nombre de centres éducatifs fermés (CEF). Ces structures de placement pour mineurs délinquants étaient alors appelées à passer, en cinq ans, d'une quarantaine à un total de 80. Dans un mail adressé à francetv info, mardi 12 novembre, les services de la garde des Sceaux révèlent l'abandon de ce projet. En plus des 51 centres ouverts à compter de décembre, seuls "deux CEF seront créés tous les ans jusqu’à la fin du quinquennat, peut-on y lire. Soit un total de 59 CEF" à la fin du mandat de François Hollande. La ministre de la Justice, Christiane Taubira, préfère mettre les formes et parler de "croissance maîtrisée du dispositif".

Juste après l'élection présidentielle, Christiane Taubira avait déjà appelé, dans Libération, à "sortir du fantasme CEF", ces lieux étant présentés comme une alliance entre l'éducatif et le répressif. Elle avait commandé une "inspection" pour "évaluer ces centres", minés par de nombreux incidents et devenus le point de chute de 1 200 mineurs délinquants en 2012. Le fruit de cette inspection doit être rendu public mercredi par le ministère de la Justice, après des mois de secret durant lesquels les services de la place Vendôme ont exploité le rapport d'inspection rendu en début d'année. L'abandon du projet des 80 CEF s'inscrit dans le "respect" des conclusions de cette inspection, reconnaît la ministre.

Une réalité "extrêmement variée"

La reculade du gouvernement intervient quelques heures avant la publication, mercredi également, de recommandations en urgence de la part du contrôleur général des lieux de privation de liberté. Après les prisons des Baumettes et de Nouméa, Jean-Marie Delarue a décidé d'alerter sur les centres éducatifs fermés. Dans un texte publié au Journal officiel, ce routard des prisons françaises braque les projecteurs sur la jungle des "CEF", qui cache une réalité "extrêmement variée". Parfois sombre, avec des atteintes aux "droits à l'éducation, à la santé et à la vie". Parfois "formidable", comme dans ce centre où des enfants confient se sentir "bien".

Un mineur délinquant travaille avec un agent technique, le 18 mai 2009, dans la menuiserie du centre éducatif fermé de Mulhouse (Haut-Rhin).
Un mineur délinquant travaille avec un agent technique, le 18 mai 2009, dans la menuiserie du centre éducatif fermé de Mulhouse (Haut-Rhin). (SEBASTIEN BOZON / AFP)

Rencontré par francetv info, Jean-Marie Delarue demande une réflexion plus pertinente sur les lieux d'implantation des centres, une meilleure formation des éducateurs ("moins de la moitié sont qualifiés"), une définition des projets éducatifs plus précise… A son compteur : 42 CEF visités. De quoi "ne pas être naïf en la matière", et peser dans le débat public. 

Plus particulièrement, le contrôleur général livre un sombre bilan de deux visites effectuées par ses équipes dans des centres du Puy-de-Dôme et des Pyrénées-Atlantiques, en août et septembre. Elles y ont constaté des "atteintes graves aux droits fondamentaux", justifiant le recours à la procédure d'urgence et la saisine des ministres de la Justice, de la Santé et de l'Education nationale

"N'importe qui crierait à l'escroquerie"

Perdu au milieu des champs, "loin de toute grande ville, dans une Auvergne sans grande ville", le centre éducatif fermé L'Arverne, à Pionsat, accueille douze délinquants de 13 à 16 ans. Une petite structure sans barbelés ni miradors, gérée par une association locale. Lors de leur visite, les contrôleurs constatent une "absence totale de projet éducatif". Ce jour-là, trois mineurs sont en fugue. 

"C'est comme si vous conduisiez vos enfants à 8h30 à l'école et qu'ils passaient la journée à la garderie, illustre Jean-Marie Delarue. N'importe qui crierait à l'escroquerie." A Pionsat, les activités sont "largement improvisées", les éducateurs "peu qualifiés et formés" et, à quelques jours de la rentrée de septembre, aucun enseignant n'avait été nommé. Flagrant délit de non-respect de la mission d'éducation assignée aux CEF.

Viande avariée

Changement de décor, à Hendaye. Oubliez les champs mais gardez le côté perdu. Un vieux site portuaire, délaissé par la Marine et la SNCF, où s'entassent encore des wagons au bord du chemin de fer reliant l'Espagne à la France. Plantez-y le centre éducatif fermé Txingudi. Deux options pour s'y rendre (ou en fuguer) à pied : un tunnel sous-terrain, interdit aux piétons, ou la traversée des voies ferrées, elle aussi défendue. "Le choix d’implantation, fait en 2003, en dit long sur le sérieux avec lequel les dimensions de sécurité et d’éducation ont été alors envisagées", se désole Jean-Marie Delarue, qui évoque les excursions périlleuses de certains jeunes pour acheter des cigarettes en ville.

Voies d\'accès piétonnes au centre éducatif fermé d\'Hendaye (Pyrénées-Atlantiques), en septembre 2013.
Voies d'accès piétonnes au centre éducatif fermé d'Hendaye (Pyrénées-Atlantiques), en septembre 2013. (CGLPL / FRANCETV INFO)

"Au fond, l'idée de savoir ce que font ces enfants n'intéresse pas grand-monde, constate le contrôleur général. Ce qui intéresse, c'est qu'ils soient soustraits de leur milieu et qu'on n'en entende pas parler." Et tant pis si les contrôleurs découvrent, comme ce fut le cas en septembre, "dans les congélateurs du centre, des stocks importants de viande dont la date de consommation était dépassée depuis plusieurs mois"

"On ne sait pas bien d'où vient l'enfant, ni où il va"

Dès la naissance des CEF, de nombreuses voix s'étaient élevées contre ces structures. "Et ce que nous craignions s'est produit, affirme à francetv info Maria Inès, cosecrétaire nationale du syndicat d'éducateurs SNPES-PJJ/FSU. Ces structures ont une finalité de mise à l'écart, elles empêchent une prise en charge des jeunes dans la continuité." Sans s'opposer au principe même des CEF, Jean-Marie Delarue confirme ces difficultés. "On ne sait pas bien d'où vient l'enfant, ni où il va. Les responsables des centres n'ont aucune idée du devenir des jeunes."

Si le gouvernement renonce à sa promesse, il n'abandonne pas pour autant le dispositif des CEF. Christiane Taubira a ainsi répondu aux recommandations de Jean-Marie Delarue. Elle a promis notamment de lancer une procédure d'évaluation sur l'efficacité du dispositif et de renforcer la gouvernance de ces centres. Contacté par francetv info, le ministère de la Justice annonce avoir déjà lancé "toute une série d’actions concrètes pour améliorer leur fonctionnement"