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Fin de la trêve hivernale : "C'est impossible de s'imaginer à la rue"

Jeudi 31 mars marque, à minuit, la fin de la trêve hivernale en France. Entre 30 000 et 40 000 foyers seront alors susceptibles d'être expulsés.

Article rédigé par Elise Lambert
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Des pancartes contre la fin de la trêve hivernale à Lille (Nord), le 29 mars 2015. (MAXPPP)

Comme chaque année, le 31 mars marque, à minuit, la fin de la trêve hivernale. Depuis le 1er novembre, toutes les procédures d'expulsion sont suspendues. Selon les prévisions pour 2015 du Réseau stop aux expulsions logement (Résel), environ 30 000 à 40 000 foyers sont susceptibles d'être délogés dès vendredi matin. Au total, 190 000 foyers sont assignés dans le cadre d'une procédure d'expulsion.

Perte d'un emploi, rupture familiale, problème de santé… La lente spirale vers l'expulsion commence souvent de la même façon. Francetv info a recueilli les témoignages de familles concernées.

Lou-Gaye, mère de 4 enfants à Nice : "C'est impossible d'imaginer qu'on sera demain dans la rue"

Elle ne l'exprime pas comme cela, mais n'en pense pas moins : pour Lou-Gaye, 46 ans, la vie est une succession de malheurs entrecoupés de courts moments de soulagement. Arrivée à Nice (Alpes-Maritimes) dans les années 1980 dans le cadre d'un regroupement familial, elle rencontre son futur époux à la fac de droit. Peu de temps après le mariage, les coups ne tardent pas à pleuvoir, comme les humiliations et le chantage : "Je suis devenue l'ombre de mon ombre. Je n'ai réussi à le mettre dehors qu'au bout de vingt ans de mariage", confie la jeune femme, la voix hésitante. Avec ses quatre enfants, elle occupe depuis 2010 un appartement du centre-ville de Nice, à 1 300 euros par mois. "Je ne travaille pas, j'ai tout donné pour mon mari. Cela fait trois ans qu'il ne paye plus le loyer, même pas la moitié."

Sans emploi, Lou-Gaye vit des prestations sociales, mais ne peut jamais payer la totalité de son loyer. Après le départ de son mari, sa propriétaire se montre conciliante : "Elle m'a dit de payer ce que je pouvais, que ça prouverait ma bonne foi." En 2014, dans l'incapacité de fournir des attestations de paiement, la Caisse d'allocations familiales interrompt ses prestations.

A partir de ce moment, la spirale infernale a commencé. Je ne pouvais plus payer, j'ai joué à cache-cache pendant un an avec l'huissier.

Lou-Jayne

francetv info

Endettée à hauteur de 40 000 euros, fichée à la Banque de France, elle fait le tour des associations de la ville pour demander de l'aide, sans résultats probants. "J'ai fait un dossier de logement social, mais on m'a proposé un 5e étage sans ascenseur et un appartement à l'autre bout de la ville, alors que je n'ai pas de voiture. Depuis, je suis radiée." Son avocate l'aide à faire suspendre la décision d'expulsion jusqu'à la trêve hivernale. "Cinq mois de répit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête." Elle a bien préparé ses affaires, jeté certaines choses en attendant vendredi, mais n'a rien dit aux enfants, "pour ne pas les faire paniquer". Si les huissiers ne viennent pas, elle restera là. "C'est impossible d'imaginer qu'on sera demain à la rue."

Meryem, nourrice à Paris : "Je risque d'être expulsée mais j'ai toujours payé mon loyer à temps"

"Je n'ai jamais choisi cette situation, mais je suis traitée comme une moins-que-rien", se défend Meryem, 41 ans. Depuis dix-huit ans, elle loue un 57 m2 avec son mari et leurs quatre enfants. Une chambre partagée par les parents et les garçons, l'autre pour les deux filles. En janvier 2015, lorsqu'un acheteur signe une promesse de vente sur leur appartement, leur quotidien s'écroule. "Il a acheté plusieurs appartements pour les louer aux touristes et exige notre départ", raconte cette habitante du 19e arrondissement de Paris. Jusqu'alors, la famille payait un loyer de 838 euros. Le futur propriétaire les menace de le monter à 1 300 euros s'ils ne partent pas. Avec un mari payé au smic et des revenus fluctuants, Meryem ne peut pas se le permettre. "Il a fait pression sur nous, il allait voir mon mari au travail pour lui dire de partir."

La famille continue de payer son loyer mais en décembre, l'acheteur devient officiellement propriétaire. "Heureusement, c'était la trêve hivernale. En janvier et février nos chèques de loyer n'ont pas été acceptés pour que l'on ne soit pas reconnus locataires", déplore Meryem. Elle s'embarque alors dans des recours auprès de la mairie, de la préfecture, des associations… "On me récite mes droits, mais je les connais déjà", décrit-elle, dépitée.

La mairie m'a conseillé de travailler davantage pour pouvoir me payer un logement plus cher.

Meryem

francetv info

A la maison, le petit dernier fait des cauchemars et Meryem enchaîne les disputes avec son mari. Elle doit répondre à la même question chaque jour :"Maman, ils vont nous mettre dehors ?" Perpétuellement angoissée, Meryem se rassure en se disant qu'elle n'a rien fait de mal et qu'elle peut compter sur ses voisins, prêts à l'aider. Eligible au Droit au logement opposable, qui permet d'obtenir un logement social, elle espère avoir une proposition au plus vite. "Je ne partirai pas tant que je n'aurai rien trouvé."

Raphaël, expulsé de son logement à Lille : "Une fois à la rue, on ne s'en sort plus jamais"

Il y a tout juste dix ans, Raphaël avait une vie idéale. Une femme, une petite fille, un CDI dans une entreprise qui travaille pour le Crédit Lyonnais. Jusqu'au jour où son employeur le licencie après un changement de direction. "Je suis épileptique, je faisais des crises sans cesse. Malgré la qualité de mon travail, je sais que c'est la raison de mon renvoi." S'ensuit un calvaire d'un an : "Je suis parti de chez moi à cause de ma maladie qui empirait, tout comme l'ambiance à la maison", raconte le nordiste de 41 ans. Raphaël enchaîne les foyers dans la métropole lilloise, avec "un sentiment horrible à l'intérieur : l'absence de ma famille et la profonde solitude." Il passe près de trois ans dans la rue, sans travail. "L'engrenage tristement habituel" qui ne permet jamais de remettre le pied à l'étrier.

En 2011, il intègre un logement de transit grâce à une association. Il signe un bail de trois ans pour un T4 à partager avec deux autres personnes. Un loyer de 178 euros par mois avec des colocataires eux aussi en difficulté. "A cause de ma maladie, impossible de trouver un boulot. Je vivais du RSA mais j'avais beaucoup de dettes, les impayés se multipliaient." En 2014, faute de pouvoir payer son loyer, il est expulsé. L'association ne peut plus l'accompagner au-delà de trois ans. "C'était retour à la rue au 1er avril, l'angoisse de retrouver la violence, le manque de soins et la peur. Une fois à la rue, on ne s'en sort plus jamais." Hebergé chez un ami pendant un temps, il intègre ensuite le Collectif des SDF de Lille qui l'aide à trouver une place dans un autre foyer. Pour lui, la trêve hivernale est un leurre : "Elle ne fait que reculer l'échéance du départ, de la rechute. Cinq mois ne suffisent jamais à régler les vraies raisons d'une expulsion".

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