Maltraitance, prostitution, personnel non formé… Pourquoi la protection de l'enfance est pointée du doigt

Un an après une enquête de "Pièces à conviction", un nouveau documentaire a suscité l'émoi en révélant les défaillances de la prise en charge de mineurs dans des foyers dépendant de l'Aide sociale à l'enfance.

Le secrétaire d\'Etat à la Protection de l\'enfance, Adrien Taquet, lors d\'une visite au collège Chaptal, à Paris, le 7 novembre 2019, pour la journée nationale contre le harcèlement scolaire. 
Le secrétaire d'Etat à la Protection de l'enfance, Adrien Taquet, lors d'une visite au collège Chaptal, à Paris, le 7 novembre 2019, pour la journée nationale contre le harcèlement scolaire.  (MAXPPP)

"Des adolescents pris en charge dans des conditions indignes, victimes de violences de la part d'adultes qui devraient prendre soin d'eux et les protéger." C'est en ces termes qu'Adrien Taquet, secrétaire d'Etat chargé de la Protection de l'enfance, décrit les révélations de "Zone interdite". Diffusé dimanche 19 janvier sur M6, le magazine a enquêté sur les violences et humiliations subies par certains mineurs pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). 

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Ce n'est pas la première fois qu'un documentaire met en lumière les défaillances de cette politique sociale, gérée par les conseils départementaux depuis la suppression de la Ddass dans les années 1980. Le 16 janvier 2019, les révélations du magazine de France 3 "Pièces à convictionavaient suscité un tollé. Le gouvernement avait réagi en nommant Adrien Taquet au gouvernement, auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé.

Pourtant, un an après cette nomination, la situation ne semble pas avoir évolué. Après la diffusion de "Zone interdite", le secrétaire d'Etat a exprimé, dans un communiqué, son "émotion" et sa "détermination à agir face à ces dysfonctionnements majeurs". Dans un entretien au quotidien La Croix, il a demandé aux préfets de lui "transmettre, dans les trois mois, un état des lieux de la manière dont ces établissements sont contrôlés". Franceinfo fait le point sur les carences dénoncées par le magazine de M6. 

Des enfants maltraités dans des foyers

Plus de 350 000 mineurs font l'objet d'une mesure de protection de l'enfance en France. Parmi eux, la moitié sont placés dans des foyers ou des familles d'accueil. Pour enquêter sur les conditions de vie des enfants placés en foyer, les journalistes de "Zone interdite" ont adressé des demandes aux conseils départementaux, qui gèrent ces structures. Face au refus d'un grand nombre d'entre eux, les journalistes se sont infiltrés dans les établissements et ont filmé en caméra cachée.

L'enquête révèle des conditions sanitaires désastreuses, notamment dans un foyer de Seine-Saint-Denis. "Il y a de la merde dans l'eau. Ça sentait très fort. Donc on s'est dit qu'il y avait peut-être un rat mort qui a infecté l'eau. Ils avaient vu un rat, les gamins. Ils en avaient filmé un en train de courir", raconte une travailleuse sociale. 

Le documentaire revient aussi sur des violences commises par des éducateurs dans un foyer situé à Jarsy (Savoie). Une éducatrice y raconte comment elle a été témoin d'humiliations et d'actes de maltraitance subis par les enfants : "Le jeune était attaché avec une corde à la barrière, assis par terre en position de chien, et il lui demandait d'aboyer", raconte-t-elle. Deux responsables de ce foyer ont été condamnés en 2018 à un an de prison ferme. Le président de l'association qui gérait le centre, devenu coach sportif depuis, s'est défendu auprès de "Zone interdite". 

Des troubles psychiatriques mal pris en charge 

Dans un foyer de Dijon (Côte-d'Or), l'enquête de M6 révèle que des éducateurs non formés administrent des neuroleptiques à une adolescente de 13 ans, "ingérable" en raison de ses problèmes psychiatriques, mais non suivie par un psychiatre. Aucune infirmière, censée contrôler la prescription, n'est présente lors de l'administration des médicaments.

En caméra caché, la journaliste suit la jeune fille dans la chambre qu'elle occupe au sein du foyer, où elle est allongée au milieu des détritus et des cafards. La nuit tombée et en pleine crise, elle erre devant le foyer, la musique à fond. Un employé finit par intervenir et la maîtrise violemment. L'adolescente hurle, l'insulte et l'accuse à plusieurs reprises d'être "pédophile". Celui-ci répond alors : "Si je suis pédophile, ce n'est sûrement pas avec elle. C'est une gogole."

"Beaucoup de jeunes souffrant de troubles psychiatriques liés aux maltraitances qu'ils ont subies se retrouvent face à des personnels non formés pour ce type de prise en charge, réagit Adrien Taquet dans La Croix. Vingt millions d'euros seront consacrés dès 2020 à développer les prises en charge médico-sociales des enfants de l'ASE souffrant de handicap ou de troubles de santé mentale."

Certains enfants se sont vu par ailleurs administrer des tranquillisants sans prescription et sans qu'on leur ait diagnostiqué des troubles psychiques. Une ex-pensionnaire du foyer de Jarsy accuse l'ancienne directrice de l'établissement. "Le soir, à table, elle disait aux éducateurs : 'Donnez-leur leurs gouttes, mettez la dose, comme ça ils ne nous feront plus chier après.' C'était du Tercian", un neuroleptique notamment prescrit pour traiter la schizophrénie ou les troubles graves du comportement. La directrice reconnaît dans le documentaire avoir drogué certains pensionnaires "une ou deux fois, mais pas systématiquement".

Des filles en proie à des réseaux de prostitution 

Toujours dans le foyer de Dijon, l'enquête de "Zone interdite" révèle que des jeunes filles fuguent et sont laissées dans la nature pendant plusieurs jours sans être recherchées par la police. D'après le personnel, certaines d'entre elles vendraient du cannabis et se prostitueraient.

"Elles, c'est drogue, prostitution. Le chef de service était allé les chercher, il les avait trouvées dans une chambre d'hôtel", explique une employée, sans savoir qu'elle est filmée en caméra cachée, à propos de deux adolescentes de 13 ans. Une autre pensionnaire du foyer confirme les faits : "Elle baise pour de l'argent, une prostituée. J'ai fugué avec elle et je l'ai vu faire tout ça." L'enquête s'intéresse aussi à un foyer situé dans le Vaucluse où "des jeunes filles placées (…) sont des proies pour les proxénètes", affirme M6. 

Interrogé par La Croix, Adrien Taquet estime que "le sujet concerne, certes, des jeunes de l'ASE qui sont des proies faciles. Mais il est plus vaste." "On estime que 8 000 enfants sont prostitués en France, un fléau qui n'épargne aucun milieu social, continue-t-il. Nous allons lancer un groupe de travail avec la police, la justice, les associations afin d'élaborer une réelle politique publique." 

Du personnel parfois non formé

Pour enquêter, les journalistes de "Zone interdite" se sont fait embaucher en tant qu'éducateurs, tout en précisant qu'ils n'avaient pas de diplôme et, parfois, sans même être reçus pour un entretien. Ils ont ainsi constaté la présence de "personnel non qualifié, recruté sans diplôme, sans contrat, et pire parfois, sans contrôle du casier judiciaire", précise M6 dans un communiqué. 

"C'est tellement difficile ce qu'on vit au quotidien que, du jour au lendemain, ton binôme ne viendra pas travailler. Il faut bien trouver quelqu'un pour le remplacer, témoigne, face caméra, une ancienne travailleuse sociale qui a depuis démissionné. Dans certains foyers, les éducateurs ne restent pas longtemps, donc on prend n'importe qui."

Cette absence de formation de certains professionnels avait déjà été mise en lumière par le magazine "Pièces à conviction". Pour pallier ces manques, une stratégie gouvernementale a été présentée en octobre. Si elle comporte des mesures pour améliorer la prise en charge médicale des enfants placés dès 2020, elle a été jugée "insuffisante" par les acteurs du secteur, notamment sur la formation. "La situation ne s'est guère améliorée depuis", regrette auprès de l'AFP Lyes Louffok, membre du Conseil national de la protection de l'enfance et ancien enfant placé, jugeant les images de M6 "choquantes, révoltantes".