"Ça doit faire longtemps qu'il n'est pas allé dans une classe" : des enseignants réagissent aux conseils de Blanquer

Après la publication jeudi des recommandations très précises du ministre de l'Education nationale à destination des enseignants, franceinfo a interrogé les principaux concernés. Et ils ne sont pas tendres avec lui.

Jean-Michel Blanquer, en visite dans une classe à Toulouse, le 24 novembre 2017.
Jean-Michel Blanquer, en visite dans une classe à Toulouse, le 24 novembre 2017. (MAXPPP)

Dictées, leçons de grammaire, calcul mental et même format du cahier... Le ministre de l'Education a dévoilé jeudi 26 avril des recommandations pour les enseignants du primaire visant à améliorer "la réussite des élèves". C'est peu dire que chez les premiers concernés, les professeurs des écoles, les conseils de Jean-Michel Blanquer passent mal. 

"On a le sentiment qu'il nous prend un peu pour des branquignols, lâche Cathy, directrice d'école dans l'est de la France. Lui, super pédagogue, va nous apprendre à apprendre." Même son de cloche pour Adrien, enseignant à Paris, qui a la sensation d'être "un irresponsable qui se fait taper sur les doigts par le ministre" et déplore un "sentiment d'infantilisation". "Nous sommes des professionnels formés à la transmission des savoirs et des savoir-faire. La réussite de tous nos élèves est notre priorité", tient-il à rappeler. 

Jamais la liberté pédagogique laissée aux enseignants n'a autorisé aucun d'entre nous à faire fi des programmes.Adrien, professeur des écolesà franceinfo

"Jean-Michel Blanquer véhicule l'idée que chacun fait ce qu'il veut sans aucune règle", abonde Cédric, prof des écoles en Ardèche, qui déplore un "discours démagogique". Tous les enseignants interrogés par franceinfo s'accordent également sur un fait : la plupart des recommandations du ministre de l'Education sont déjà appliquées dans les écoles. "Dictée quotidienne, calcul mental, savoir compter jusqu'à 30 en fin de grande section...", énumère Cédric qui s'occupe actuellement de CM2.

"Cette sempiternelle méthode globale..."

Pour Arnaud, dire aux profs que leurs élèves doivent faire leurs apprentissages dans un cahier à réglure Séyès au format 17x22 cm équivaut "à dire 'j'obligerai les élèves à manger avec des couverts à la cantine'". "En douze années d'exercice, je n'ai jamais vu mes collègues utiliser autre chose que ces cahiers", confirme Adrien. "Cela doit faire longtemps qu'il n'est pas allé dans une classe", ironise Cathy, la directrice d'école.

Autre point de friction : l'annonce de la fin de la méthode globale en lecture au profit de la méthode syllabique. "La méthode globale n'existe plus depuis des années et des années", assure Cathy. "Cette sempiternelle méthode globale", s'agace Frédéric, enseignant en CE2 et élu syndical SNUipp dans le Loiret, "elle n'a quasiment jamais été utilisée en France". Il dénonce un "coup de com'" destiné à "cajoler un électorat qui a l'impression qu'à l'école tout va mal, que c'était mieux avant". Le sentiment est partagé :

C'est un discours démagogique et populiste destiné à rassurer des parents inquiets et méfiants vis-à-vis du système éducatif. En faisant ça, le ministre leur dit 'Ne vous inquiétez pas, je vais mettre les enseignants au pas !'Cathy, directrice d'écoleà franceinfo

Seule "audace" soulignée par Arnaud dans les recommandations de Jean-Michel Blanquer au profit des manuels scolaires : "Il y a beaucoup de profs qui multiplient les feuilles volantes alors que l'apprentissage nécessite des outils unifiés et cohérents", estime cet enseignant parisien de 32 ans.

"Pendant ce temps-là, on ne parle pas de moyens"

Au delà des conseils du ministre, la méthode interpelle les professeurs interrogés. "On nous a demandé depuis des dizaines d'années d'individualiser au maximum les apprentissages et les parcours des enfants. Et là, on nous donne des recettes toutes faites qui devraient fonctionner avec tout le monde", s'étonne Cathy. 

On n'enseigne pas de la même façon et au même rythme dans un réseau d'éducation prioritaire renforcé ou dans une école où on n'a que des enfants dont les parents sont cadres supérieurs.Cathy, directrice d'écoleà franceinfo

Frédéric, enseignant en CE2, y voit une "mise en cause de la liberté pédagogique, une façon de nous faire marcher comme des petits soldats alors que nous avons nos expériences, nos habitudes". Et l'élu syndical d'enfoncer le clou : "Pendant que le ministre nous écrit des règles et parle de méthode, on ne parle pas de formation des enseignants, du nombre d'élèves par classe, des enseignants spécialisés... Bref, des questions qui relèvent des moyens financiers." Un point de vue toutefois nuancé par Arnaud : "Ce n'est pas complètement inutile de proposer un cadre de référence commun, notamment pour les débutants."