En quoi un congé paternité plus long faciliterait la vie des femmes ?

Le magazine "Causette" a lancé une pétition pour réclamer un allongement du congé paternité, signée par plus de 18 000 personnes. Un tel changement permettrait de réduire les inégalités entre les sexes. Explications avec Brigitte Grésy, secrétaire générale du conseil supérieur à l’égalité entre les femmes et les hommes.

En France, 70% des pères ont recours au congé paternité. 
En France, 70% des pères ont recours au congé paternité.  (SALLY ANSCOMBE / GETTY IMAGES)
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Propos recueillis parCarole BélingardFrance Télévisions

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Les habitudes sont encore tenaces. En 2017, les tâches domestiques, comme le ménage ou les soins aux enfants, sont encore majoritairement assumées par les femmes au sein des couples. Cette inégale répartition des tâches a inspiré la blogueuse Emma, qui a mis en scène cette "charge mentale" portée les femmes. A cette situation, s'ajoute un déséquilibre toujours criant dans le monde professionnel. Pour réduire les inégalités hommes-femmes, l'Observation français des conjonctures économiques (OFCE) propose d'allonger le congé paternité, fixé à onze jours calendaires aujourd'hui.

Le magazine Causette appuie cette idée et a lancé une pétition en ligne, signée par plus de 18 000 personnes, vendredi 3 novembre, dont une quarantaine de personnalités masculines. Le magazine réclame une "réforme du congé paternité", pour qu'il devienne obligatoire et plus long. Pour mieux comprendre les enjeux d'un congé paternité allongé, franceinfo a interrogé Brigitte Grésy, secrétaire générale du conseil supérieur à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Franceinfo : Le congé paternité est actuellement de onze jours. Pourquoi est-ce insuffisant ?

Brigitte Grésy : Ce système ne permet pas vraiment aux hommes "d'accrocher" la question de la paternité. D'abord, ces onze jours ne sont pas obligatoires. En France, les pères le prennent à 70% et beaucoup plus dans la fonction publique que dans le privé. C’est pas mal, mais ces onze jours correspondent en fait à une sorte de congé de naissance [fixé à trois jours] allongé, comme des petites vacances. C'est un appoint qui est le bienvenu pour soulager la mère – surtout quand il y a d’autres enfants car le père s'en occupe. Mais onze jours ne peuvent pas correspondre à une prise en charge réelle de l’enfant par le père. 

A combien de jours devrait être allongé ce congé paternité pour changer quelque chose ? 

Une des solutions que je préconise depuis 2013, ce serait de passer de onze jours calendaires à vingt-deux jours. Cela a un coût que j’avais évalué, à l'époque, à 250 millions d’euros pour un congé non obligatoire. Des analyses plus récentes estiment que le surcoût serait de 500 millions d’euros s'il était obligatoire.

Pourquoi ce congé ne pourrait-il être obligatoire, comme celui de la mère ?

L’obligation, elle est réelle du côté congé maternité. Ce dernier est fondé sur un corpus législatif lié à la santé de la mère et de l’enfant. C’est la seule inégalité farouche, structurelle et irréductible : les hommes et les femmes ne sont pas à égalité au moment de la naissance. Pour les pères, ce serait donc un texte juridique basé sur l'égalité, ce qui n’est pas forcément évident.

Qu'est-ce qui se joue pour le père au moment du congé paternité ?

Partir un mois, ça veut dire quelque chose. Tout peut se mettre en place pendant ce mois  : c'est l'apprentissage de l’anticipation des besoins, du corps-à-corps, des câlins, de la parole, du soin, des visites chez le médecin... C'est un apprentissage extraordinaire. Avec ce congé paternité, on pourrait imaginer que la femme prend son congé maternité de seize semaines puis que le père prend ce qui suit. C'est également important que les hommes restent seuls avec les enfants.

En quoi un congé paternité plus long peut changer la donne dans la répartition des tâches au sein du couple ?

Aujourd’hui, les activités domestiques sont entièrement prises en charge par les femmes. Etre dans la paternité précoce fait qu’il y aura sans aucun doute un partage de la "charge mentale". Ce partage des tâches mènera à une meilleure prise en compte de la parentalité en entreprise et à un meilleur équilibre des hommes, mais cela va entraîner au sein des couples des nouveaux rôles avec une négociation conjugale.

Il faut s’attendre aussi à une obligation de partage de la charge affective, c’est-à-dire une meilleure délégation au sein du couple, ce qui n’est forcément évident.

Les enfants ne vont plus forcément courir dans les jambes de la mère, mais aussi dans les jambes du père. Et puis à partir du moment où le père est là, il sera là pour tout, il aura aussi des exigences plus fortes.

Brigitte Grésy

à franceinfo

Aujourd’hui, les femmes c’est 80% du temps, mais c’est 80% qu’elles organisent quasiment seules, donc ça va entraîner beaucoup plus de négociations conjugales.

Ce serait un nouveau défi pour les couples... Comment pourront-ils le régler ? 

Il est évident que les hommes et les femmes ne doivent pas s’engager dans un épuisant dialogue quotidien du partage. Le "Je lave une cuillère, tu laves une fourchette", ce n'est pas possible. C’est donc plutôt une négociation sur ce que chacun fait le mieux ou apprécie le plus. Reste qu'il y aura forcément du travail sur des rôles qui ne sont pas ceux dictés aujourd’hui. Actuellement, les femmes font 90% du repassage, s'occupent du nettoyage, de la cuisine... C'est considéré comme naturel et normal. Avec un congé paternité allongé, on va inventer des rôles nouveaux. Et qui dit invention de rôles nouveaux, dit délégations nouvelles et lâcher prise.

Vous pensez que les femmes ont du mal à lâcher prise ?

Il ne faut pas remettre la culpabilité sur les femmes. On en a assez d'être coupables de tout. On délègue bien quand on sait que l'autre personne le fait à fond et qu'elle est autonome et responsable. Si c'est juste "je t’ai balayé TA cuisine, j’ai changé la couche de TON enfant", alors on est dans un service d’appoint et, alors là on a du mal à déléguer. En revanche, si le partenaire prend en charge les choses de façon autonome en prenant des décisions, là on y arrive.

Selon vous, à quel moment le père devrait-il prendre son congé paternité pour que cette période soit la plus efficace ?

On pourrait imaginer que le congé paternité puisse se prendre très tard, même jusqu'aux douze ans de l'enfant. Mais je pense qu’il faut le rapprocher de la naissance parce que le réflexe de la paternité active doit se prendre très vite. Pour s’y engager, il faut avoir pris soin de son enfant très tôt, y compris dans le corps-à-corps ou dans les soins au nourrisson. La parentalité, c’est aussi cette prise en charge d’un petit extrêmement fragile dans un contact corporel qui s’apprend et qui n’est pas évident. 

En Suède, le système est, certes, beaucoup plus généreux [480 jours à répartir en deux, dont 60 jours au moins à garder chacun], avec un taux de recours au congé paternité de 80%. Mais on a souvent des pères qui prennent leurs congés au moment des vacances, au point qu’on dit souvent "mère toujours, père d’été".

En quoi le congé paternité peut également permettre de lutter contre les inégalités hommes-femmes au niveau professionnel ?

Il y a une discrimination statistique des femmes sur le marché du travail parce qu'il y a un effet de réputation. Même si les femmes n’ont pas d’enfants, elles sont réputées comme étant moins attachées à leur travail ou à leur carrière. Il y a donc un vrai risque pour la carrière des femmes qui est lié aux enfants, et qui n’existe pas pour les hommes. Plus les hommes ont des enfants, plus il y a une sorte "d'escalator de verre" pour eux. A l'inverse, plus les femmes ont des enfants, moins on leur confie de responsabilités. Ainsi, à l’arrivée d’un enfant, il y a une disparité énorme : 40% des femmes modifient leurs trajectoires professionnelles, contre seulement 7% des hommes.

Le congé paternité allongé est un des leviers possible pour transformer "le risque maternel" – perçu par les employeurs – en un "risque parental", c’est-à-dire un risque partagé entre les hommes et les femmes. C’est un signe fort de dire que la parentalité ce n'est pas seulement les femmes, c’est les hommes ET les femmes. Il faudrait faire prendre en compte que ça va de pair avec le salarié.