Pourquoi les ministres sont-ils les mêmes depuis vingt ans ?

Ségolène Royal, Michel Sapin ou Laurent Fabius, membres du gouvernement Valls, étaient déjà ministres sous François Mitterrand. Le politologue William Genieys explique à francetv info pourquoi le personnel politique peine à se renouveler.

Les ministres et le président de la République, le 4 avril 2014 sur le perron de l\'Elysée, à Paris.
Les ministres et le président de la République, le 4 avril 2014 sur le perron de l'Elysée, à Paris. (ALAIN JOCARD / AFP)

Comme un air de déjà-vu. L'annonce des membres du nouveau gouvernement, mercredi 2 avril, a fait écho, vingt-deux ans auparavant jour pour jour, à celle du gouvernement de Pierre Bérégovoy, dans lequel Ségolène Royal occupait le portefeuille de l'Environnement et Michel Sapin celui des Finances.

Pour comprendre le difficile renouvellement de la classe politique, francetv info a interrogé le politologue et sociologue William Genieys. Directeur de recherches au CNRS, il a notamment travaillé sur la question des élites dans les démocraties européennes.

Francetv info : Dans le gouvernement de Manuel Valls, on retrouve Ségolène Royal, Laurent Fabius, Michel Sapin, Jean-Yves Le Drian… Tous ont été ministres ou secrétaires d'Etat sous François Mitterrand, il y a plus de vingt ans ! La classe politique française éprouve-t-elle des difficultés à se renouveler ?

William Genieys : Sur le cas particulier de ces ministres, on peut l'expliquer par le fait que la gauche a été peu de temps au gouvernement pendant les vingt dernières années, à l'exception de la période de cohabitation entre Jacques Chirac et Lionel Jospin. Il y a cependant un problème de renouvellement en France, qu'on retrouve aussi à droite et, plus généralement, dans les partis de gouvernement.

Dans d'autres pays, comme l'Espagne, qui est une jeune démocratie, on peut observer que la classe politique se renouvelle. D'anciens chefs de gouvernement, comme Felipe González (au pouvoir de 1982 à 1996) ou José María Aznar (son successeur, de 1996 à 2004) ont complètement disparu de la vie politique. Ici, c'est plus problématique !

Comment expliquer cette situation ?

L'opinion publique est ambiguë : elle veut une rénovation, mais, dans le même temps, elle plébiscite - comme le montrent beaucoup de sondages - des personnes de confiance, expérimentées. Si, ces dernières années, la France a été dirigée par deux présidents relativement jeunes, François Hollande et Nicolas Sarkozy, la plupart des présidents sous la Ve République ont été plutôt âgés. Les Français ont un rapport bienveillant aux anciens de la politique.

En 1984, Laurent Fabius est devenu Premier ministre à 37 ans. Pourquoi est-il si exceptionnel de voir une personnalité si jeune accéder à ce niveau de responsabilités ?

Concernant Laurent Fabius, on était dans le contexte particulier du tournant de la rigueur, François Mitterrand voulait marquer une rupture visible. Ce type de parcours est exceptionnel. La difficulté à renouveler le personnel politique tient aussi à la manière dont se construisent les carrières. Les jeunes énarques entrent très tôt dans les cabinets ministériels. Certains accèdent ensuite à un mandat électif. Plus tard, éventuellement, ils sont nommés à des postes ministériels. Avant d'accéder au sommet, les carrières traînent en longueur.

En France, la question de l'âge vient s'ajouter à cet état de fait. Mais, d'une manière générale, la lenteur du renouvellement politique est l'une des caractéristiques des démocraties consolidées.

A un certain âge, les personnalités politiques pourraient se dire qu'il est temps de passer la main à d'autres. C'est ce qu'a récemment envisagé de faire le président du Sénat, Jean-Pierre Bel. Pourquoi ce type de comportement est-il si exceptionnel ?

La politique se professionnalise. Les acteurs politiques vivent de leurs indemnités, qui servent parfois aussi à rétribuer leurs collaborateurs. Les carrières politiques sont aussi à étudier sous un angle économique. Passer la main implique de renoncer à ces indemnités. Et suscite cette question : "Que faire après ?" La perte en termes de visibilité sociale est très forte. Les professionnels de la politique s'attachent donc de plus en plus à leur mandat et essaient de rester le plus longtemps possible.

Une autre caractéristique interpelle dans le gouvernement Valls : à de rares exceptions près, tous les ministres ont fait carrière dans le public et la haute administration. Cela ne constitue-t-il pas, là aussi, un problème ?

Des études portant sur la sociologie des parlementaires en Europe ont montré que depuis l'après-guerre jusqu'à nos jours, une majorité d'entre eux proviennent de la fonction publique (instituteurs, professeurs, etc.). C'est une tendance lourde.

Mais dans le cas français, il faut différencier fonctionnaires et hauts fonctionnaires. La Ve République est marquée par une forte porosité entre hauts fonctionnaires et personnel politique. Nicolas Sarkozy se targuait souvent de ne pas être issu de la haute fonction publique, mais force est de constater que l'ENA reste une voie royale. La fameuse promotion Voltaire est particulièrement représentée au sein de l'exécutif [François Hollande, Ségolène Royal, Michel Sapin et le secrétaire général de l'Elysée, Pierre-René Lemas, en sont sortis].

Ce n'est pas forcément un handicap : il s'agit d'hommes et de femmes qui connaissent bien les rouages de l'Etat et les dossiers. Par leur bonne connaissance des administrations, ils peuvent être mieux à même de faire passer des réformes sans brusquer les fonctionnaires. Le risque, c'est de moins s'attaquer à certains corporatismes, et de se retrouver avec des réformes qui paraissent moins efficaces.

Pourquoi les responsables politiques issus du privé sont-ils si peu nombreux ?

Il fut un temps où les ouvriers étaient représentés grâce au Parti communiste, mais le Parti socialiste, qui l'a supplanté, a davantage recruté chez les fonctionnaires et les professions intermédiaires. Les structures qui permettaient aux classes populaires d'être représentées se sont effritées.

Quant aux professions libérales, leurs métiers s'accomodent mal avec la professionnalisation de la vie politique. En s'engageant en politique, un grand avocat ou un médecin de renom gagnera moins d'argent, et il pourra de surcroît lui être difficile, quelques années plus tard, d'exercer à nouveau son activité. Le coût social et professionnel est élevé.

On entend de plus en plus parler de démocratie représentative, par exemple avec les conseils de quartier dans les communes. Cela peut-il être une réponse pour pallier ce non-renouvellement de la classe politique ?

Oui et non, car on retrouve dans ces structures des personnes qui ont un profil militant, des instituteurs, des professeurs, des personnes qui ont du temps et qui savent faire passer leurs idées. Quelles que soient les formes de sélection, certaines personnes ont plus de prédispositions que d'autres pour arriver à développer des carrières politiques.

Faudrait-il changer la loi pour permettre une meilleure représentativité des élus ?

L'une des réformes possibles serait la limitation des mandats dans le temps. Deux arguments sont souvent avancés pour contrer cette proposition. Selon certains, cela ne profiterait qu'aux personnes détentrices d'un capital culturel ou économique. D'autres estiment qu'une telle limitation affaiblirait structurellement la classe politique vis-à-vis de l'administration. Autrement dit, ce serait plus démocratique, mais les responsables politiques seraient moins compétents et moins armés face à la technostructure qui, elle, perdure.

Mais surtout, les élus n'y ont aucun intérêt. Pour les parlementaires qui auraient à voter une limitation des mandats dans le temps, ce serait se tirer une balle dans le pied.