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Les valeurs de la République ont-elles une couleur politique ?

Le 30 mai, l'Union pour un mouvement populaire devient Les Républicains. Une usurpation d'identité, au regard de l'histoire ? Eléments de réponse avec Jean Garrigues, professeur d'histoire à l'université d'Orléans et à Sciences-Po.

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Propos recueillis par - Ariane Nicolas
France Télévisions
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Temps de lecture : 6 min.
Le 30 mai 2015, l'Union pour un mouvement populaire devient Les Républicains.  (DENIS CHARLET / AFP)

Samedi 30 mai, l'Union pour un mouvement populaire (UMP) devient Les Républicains. Nicolas Sarkozy, président du premier parti d'opposition de France, a choisi lui-même cette appellation. "Plus qu’un nom, les Républicains, c’est d’abord un combat, un projet, et une vision de l’avenir de la France", écrit-il aux militants sur le site Les Républicains c'est vous. Une initiative qui a créé un malaise à gauche, de nombreuses personnalités reprochant une forme d'annexion du terme "république" par la droite.

Si la justice autorise le parti à adopter ce nom, en tout cas pour l'instant, une question idéologique se pose : depuis son adoption pour la première fois en 1792, la République a-t-elle eu une couleur politique en France ? Francetv info a interrogé Jean Garrigues, professeur d'histoire à l'université d'Orléans et à Sciences-Po, pour y voir plus clair. 

Francetv info : L'UMP va devenir Les Républicains. L'appropriation de ce terme par la droite est-elle cohérente avec son histoire ?

Jean Garrigues : La droite n'a pas toujours été républicaine, parce que le clivage droite-gauche a longtemps recouvert l'acceptation même de la République. Au XIXe siècle, être républicain, c'est être de gauche : ce sont les libéraux, les radicaux et les socialistes qui défendent les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Les autres, à savoir les monarchistes ou les bonapartistes, sont de droite. Cela change progressivement, à tel point qu'en 1914, l'Union sacrée est adoptée sous la présidence d'un homme de droite, Raymond Poincaré. Et le plus grand républicain du XXe siècle, c'est quand même De Gaulle. Aujourd'hui, l'histoire républicaine est partagée par la droite et la gauche. 

La République n'a donc pas de couleur politique ?

La République appartient à tout le monde. L'histoire de France a fait surgir des figures majeures de la gauche et de la droite parmi les républicains. Néanmoins, s'il y avait une sensibilité dominante dans l'histoire de la République, ce serait plutôt à gauche. Cela vaut pour la revendication de l'héritage révolutionnaire (1789, 1848 ou la Commune), même si la Révolution française est une période complexe, avec des phases bourgeoises et populaires. Un autre exemple marquant est le Front populaire de 1936, moment d'affrontement entre les différentes gauches et les droites extrêmes, néobonapartistes ou fascisantes. Voilà pourquoi la gauche française peut être choquée de voir la dénomination de "républicains" annexée par la droite. 

Nicolas Sarkozy estime que la gauche a tourné le dos à la République. Sa critique est-elle justifiée ?

Non, et c'est d'autant plus absurde que nous sommes précisément dans une séquence politique, après les attentats de Paris, où l'incarnation de la République est le fil conducteur de la posture du couple exécutif. François Hollande se pose comme le rassembleur et le père protecteur de la Nation en danger, tandis que Manuel Valls s'érige plutôt en défenseur des valeurs républicaines, et notamment de l'ordre républicain. Le choix des quatre personnalités entrées mercredi 28 mai au Panthéon [Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Germaine Tillion, Pierre Brossolette, et Jean Zay] est d'ailleurs en lien direct avec cette revendication.

Sarkozy décrit ainsi les valeurs de la République : autorité, liberté, laïcité, méritocratie. Est-ce un abus de langage ?

Oui et non. L'autorité - à travers l'ordre républicain - fait aussi partie de la République, au même titre que la liberté, l'égalité, la fraternité. Mais pour reprendre la célèbre formulation de Valéry Giscard d'Estaing, la droite n'a pas le monopole de l'ordre, ni de la laïcité. Et pour cause : l'histoire de la République française a été, pendant un siècle, celle d'une lutte farouche contre l'Eglise catholique. Or, pendant longtemps, la droite a été proche de la sensibilité religieuse, réservant une place centrale à l'Eglise dans la société. La droite aujourd'hui est aussi l'héritière de cette culture. Elle défend la laïcité, mais c'est une laïcité à géométrie variable : intransigeante sur l'islam, et plus ouverte sur le catholicisme.

Pourquoi la droite et la gauche se disputent-elles autant sur le terrain des valeurs de la République ?

C'est une question de posture et d'interprétation. Nicolas Sarkozy reproche à la gauche d'avoir abandonné les valeurs d'identité et de laïcité portées par la République, de ne pas en faire suffisamment pour protéger la laïcité républicaine, l'ordre républicain, l'identité même de la République.

De son côté, la gauche reproche à la droite de ne pas incarner précisément d'autres valeurs républicaines, l'égalité et la fraternité. Cette polémique dure depuis un siècle. La gauche tire la République vers un certain nombre de valeurs, et la droite vers d'autres. La première, davantage vers l'égalité, et la seconde, davantage vers la liberté. Il existe aussi à gauche une conception de la laïcité plus ouverte et pluriculturelle, quand elle est plus restrictive à droite.

Quel est l'intérêt, pour Nicolas Sarkozy, de faire référence à la République, plutôt qu'à d'autres thèmes porteurs, comme la démocratie ou la liberté ?

Avec "Les Républicains", il y a d'abord le choix du pluriel, qui indique une volonté de gouvernance plus collective : à l'échelle du parti, d'un côté, et de l'autre, au niveau national, dans l'éventualité d'une seconde présidence, qui ne serait plus celle d'un "hyperprésident" traitant par exemple son Premier ministre de "collaborateur".

La référence à la République lui permet ensuite de se présenter comme un rempart vis-à-vis de ceux qui menacent celle-ci : l'islamisme et l'extrême droite populiste. Ce faisant, il dénie implicitement à la gauche cette capacité à défendre la République. Dans le sous-entendu de l'expression "Les Républicains", il y a aussi l'idée que l'identité républicaine est menacée par l'immigration, et qu'il faut être ferme pour la défendre. 

Le fait que la référence à la République soit de plus en plus utilisée pour justifier des  postures politiques parfois contradictoires n'affaiblit-il pas ce terme ? Même le Front national s'en réclame... 

A force de multiplier les incantations républicaines, il est vrai que l'on vide les choses de leur sens. Il faudrait à l'inverse utiliser les valeurs positives de ce que la République représente. C'est bien de la proclamer, d'en parler, mais c'est mieux de la faire vivre. Si l'on nous parle de fraternité, alors à quand une grande initiative de la France pour secourir les migrants de la Méditerranée ? Si l'on parle d'égalité, alors à quand une grande loi fiscale ou sociale ? 

Dans son discours au Panthéon, François Hollande a déclaré : "Si l'intégration connaît des ratés, ce n'est pas la faute de la République, c'est faute de République". Comment lisez-vous cette phrase ?

Là encore, on est dans l'exagération polémique. La République n'est pas menacée en France, on l'a encore vu le 11 janvier. Même si les Français n'ont pas une conscience précise de ce en quoi elle consiste, la République représente un socle de valeurs qui rassemble les Français. Se pose à présent une question de volonté politique et de moyens matériels. Sur ce type de questions, la droite peut se nourrir des ambiguïtés ou des faiblesses de la gauche au pouvoir.

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