Autonomes, révolutionnaires, anarchistes : qui sont ces manifestants violents ?

France Info a rencontré ceux appelés "les casseurs" et des policiers de la BAC pour tenter de comprendre comment, pourquoi et avec qui s’organisent ces mouvances qui prennent la tête des cortèges.

(Ces mouvements sont protéiformes : on compte presque autant de participants que de doctrines, avec un but commun : faire la révolution © MaxPPP)

Une nouvelle journée de manifestation nationale contre la loi El Khomri est organisée ce jeudi : c’est le huitième rendez-vous après deux mois et demi de mobilisation et un contexte social tendu. On a en tête ces images d'une voiture de police en feu, de la prise à partie du service d'ordre de la CGT et de FO, du lynchage d'un policier à Nantes. Une violence nécessaire pour une poignée de manifestants qui apparaissent désormais en tête de cortège, ceux que le gouvernement appelle "les casseurs". Eux se qualifient "d'autonomes", "d'anarchistes" et justifient la violence comme arme politique.

 

Qui sont-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Pourquoi utilisent-ils cette violence ? Alice Serrano a tenté de le comprendre et s’est rendue à Nantes, devenu le siège de la contestation. En deux mois et demi, 18 manifestations souvent violentes se sont tenues dans la ville.

"Le but, c'est de se fondre dans la masse pour ne pas se faire repérer" 

Nous voici au cœur de l’une de ces manifestations, dans l’hyper-centre de la ville, un petit groupe déplace un container à verre, il en extrait des bouteilles vides qu'il lance sur la police postée à quelques mètres, casquées, équipée de boucliers, les forces de l'ordre répliquent à coups de gaz lacrymogène. A l'avant du cortège Jean-Jacques, casque sur la tête, masque devant les yeux, habillé en noir, pour ne pas se faire repérer. "Le but, explique-t-il, c’est de se fondre dans une espèce de masse, d’unité, d’être sombre pour ne pas se faire repérer ." Jean-Jacques et Claire ont accepté de nous parler sous des prénoms d'emprunt.  Tous deux appartiennent à la mouvance "Nantes Résistance", très suivie, 24 000 personnes aiment leur page Facebook "Nantes Révolté".

Jean-Jacques, se dit "autonome" c’est-à-dire en dehors de tout parti mais aux influences anarchistes. Pantalon cigarette, pull ajusté, le style de ce trentenaire, professeur de lettres et d'histoire détone avec ses propos à l’égard de la police. "Ils représentent l’oppression que nous vivons. De plus en plus, ils deviennent les ennemis de notre démarche ", ajoute l’homme. Claire et Jean-Jacques réfutent le terme de casseur. Ils ciblent les banques et les mutuelles, symboles du capitalisme. Pour eux, la violence est l’unique moyen de renverser l'Etat et ses institutions.

Autant de participants que de doctrines  

Ces mouvements sont protéiformes : on compte presque autant de participants que de doctrines, avec un but commun : faire la révolution. Pour y parvenir : donner le tempo aux manifestations en se plaçant en tête de cortège. Claire explique : "Quand on est mobiles et sans parcours déclarés, on a beaucoup de mal à nous attraper. En face de nous, ils sont une trentaine à la BAC : si nous nous sommes un millier, ils ne chargeront pas… "

 

Face à Claire étudiante en sciences sociales, Sylvain membre de la BAC, la brigade anti-criminalité à Nantes, le policier décrit des groupes très bien organisés : "Quand ils vont commettre une exaction, caillasser des CRS ou des gendarmes mobiles, ils sortent de quelques mètres du cortèges puis réintègrent le cortège. Et évidemment, nous n’attaquons pas un cortège de front à vingt avec 2 000 personnes en face. On a même vu une cabine de change de fortune au milieu d’un cortège, avec des rideaux des planches et un caddie… Ils sont particulièrement organisés ! "

"On sait très bien que la BAC cherche toujours aux abords des cortèges" 

Les membres de ces groupes qui ont entre 18 et 25 ans pour la plupart, instruits, analysent les méthodes des policiers qui leur font face : "On sait très bien que la BAC cherche toujours aux abords des cortèges. La solidarité au sein du cortège est essentielle. On connait aussi la tête des policiers violents, des infiltrés. " Ceux qui se font arrêter pour la plupart n’appartiennent pas au noyau dur du mouvement évalué dans toute la France à un millier de personnes.

Du théâtre, tant côté police que côté "autonomes" 

Le chercheur Olivier Cahn, spécialiste de ces groupes relativise leur violence comparée aux italiens ou même à Action Directe en France : "On a plutôt l’impression à l’heure actuelle de quelque chose de très théâtralisé des deux côtés, l’Etat cherchant des images de casseurs auxquels résistent la police pour affirmer son autorité, et de l’autre côté des autonomes défiant les forces de police pour montrer que l’Etat, lui, ne tient pas la rue ". 

Le deuxième groupe le plus surveillé de France 

Une voiture de police a tout de même été incendiée, l’image a fait le tour des réseaux sociaux. Pour Olivier Cahn c’est davantage le symbole qui a été visé : l’image d’une voiture en feu en plein Paris. Même si l’un des policier s’est fait attaquer, pour le chercheur le but n’était pas de tuer. Les policiers connaissent par ailleurs les membres de ces mouvements. Les mouvements autonomes ne sont pas nouveaux : très actifs à la fin des années 70, ils sont réapparus ces dernières années aux contre-sommets économiques, dans les manifestations contre l’aéroport de Notre-Dame des Landes. C’est le deuxième groupe le plus surveillé de France après les intégristes islamistes. Une division au sein des RT ex-RG leur est dédiée car ils craignent la lutte armée.

A la fin du dernier acte, le risque d'une bavure, d'un côté ou de l'autre

Si on les connaît pourquoi ne les maîtrise-t-on pas mieux ? Il s’agit d’une stratégie de communication selon Olivier Cahn : «L’article L-222-14 du Code pénal permet d’interpeller un individu qui s’apprête à participer à une manifestation violente. Or on ne l’utilise pas. On ne parle ainsi plus du motif de la mobilisation sociale, ni du contenu de la loi El Khomri : on ne parle plus que des casseurs ! » Sauf que les policiers sont exténués avec l’Etat d’urgence : le risque qu’il y ait une bavure d’un côté comme de l’autre est réel.