Cet article date de plus de neuf ans.

Curiosity sur Mars : "Les Etats-Unis font la course en tête"

Le robot américain s'est posé, lundi matin, sur la planète rouge. Alain Cirou, journaliste scientifique, explique à FTVi les enjeux de ce nouvel épisode de la conquête spatiale.

Article rédigé par
Propos recueillis par - Vincent Daniel
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
La joie des employés de la Nasa en Californie (Etats-Unis) après l'atterrissage réussi du robot Curiosity sur Mars, lundi 6 août. (BRIAN VAN DER BRUG / REUTERS)

SCIENCES - Barack Obama a salué d'emblée "un exploit technologique sans précédent qui restera comme un jalon de fierté nationale à l'avenir", évoquant la "suprématie" américaine. Le robot Curiosity s'est posé avec succès, lundi 6 août, sur Mars, un exploit et un soulagement pour la Nasa, qui n'avait jamais envoyé un robot aussi perfectionné sur une autre planète.

Les scientifiques de l'Agence spatiale américaine ont investi 2,5 milliards de dollars (2 millions d'euros) dans ce petit robot qui doit explorer Mars pendant deux ans. Un défi technologique risqué, mais qui rapporte gros quand la mission réussit. Quels sont les enjeux de la conquête spatiale ? FTVi a posé la question à Alain Cirou, journaliste scientifique et directeur de la rédaction du magazine Ciel et Espace.

La Nasa a investi 2,5 milliards de dollars dans le programme. Cette somme paraît démesurée... 

Alain Cirou : Ça les vaut. Même s'il est très difficile de faire des comparaisons dans ce domaine, il faut savoir que l'enveloppe moyenne d'une mission spatiale scientifique est située entre 600 millions et un milliard d'euros. Curiosity est exceptionnel : dix ans d'investissements pour les ingénieurs de la Nasa, 600 personnes qui pilotent, des centaines de scientifiques sur le sujet... Il faut beaucoup répéter, il y a de l'innovation et de la haute technologie. Le coût de la mission n'est donc pas aberrant. 

Le successeur du télescope spatial Hubble, qui sera lancé dans quelques années, est chiffré aux alentours de huit à neuf milliards de dollars. Donc on est dans des ordres de grandeur qui sont certes élevés pour le spatial, mais pas extraordinaires. Comparé aux autres domaines économiques, deux milliards de dollars, c'est une journée de fonctionnement de la défense américaine, c'est deux jours de guerre en Irak. Et si on le convertit en salaire de joueurs du PSG, on se rend compte que ce n'est pas si élevé que ça...

Pourtant, le président Obama n'avait-il pas baissé les crédits de la Nasa en raison de la crise économique ?

L'espace américain traverse une très mauvaise passe et l'arrivée avec succès de Curiosity sur Mars lui donne un peu d'air. D'ailleurs, Obama a communiqué juste après l'atterrissage pour se réjouir de la réussite, alors que c'est son administration qui a coupé 25% des crédits des futures missions martiennes. Si l'opération avait été un échec, la Maison Blanche l'aurait pointée comme du gaspillage. Là, la machine pourrait être relancée.

Comme pour la construction d'avions, le problème en matière spatiale, c'est qu'il se passe quinze ans entre la décision et sa réalisation. On sait donc que dans les années qui viennent, il n'y aura pas de grandes missions comme Curiosity. L'enjeu est d'essayer de dégager de nouveaux budgets pour imaginer ce que sera l'exploration de Mars dans six, huit ou dix ans aux Etats-Unis.

Quel est l'intérêt pour les Etats-Unis d'investir autant dans l'espace ? 

La victoire des Etats-Unis n'est pas financière, ils n'ont pas gagné Mars. Mais ils peuvent dire : "we can do it" (on peut le faire) et ça leur donne de l'énergie incroyable. Les Américains y sont allés parce qu'ils doivent maintenir leur veille scientifique et ils savent qu'investir dans le domaine spatial, c'est investir dans des sciences, des technologies et de l'innovation... L'espace est donc un argument politique et démonstratif des technologies d'un pays.

Autrefois, le moteur d'Appolo pour aller sur la Lune, c'était la compétition Est-Ouest. Quand la Lune a été gagnée par les Américains, puis que l'Union soviétique s'est écroulée, on n'a plus été sur la Lune. Non pas qu'il fut inintéressant pour les scientifiques de poursuivre leurs travaux, mais le moteur avait disparu. Le nouveau moteur de l'exploration spatiale, c'est la volonté de grandes nations, comme la Chine et l'Inde, de démontrer leur puissance. Et les Etats-Unis souhaitent garder leur leadership.

Et la France dans tout cela ?

Sur Curiosity, des équipes françaises ont développé deux instruments, ce qui démontre un savoir-faire sur des technologies qui sont importantes. La France a payé pour être associée au projet, on pourra donc récupérer les résultats et être en pointe. Si on ne participe pas au projet, on est écarté des résultats.

Par ailleurs, la France et l'Europe doivent décider, en novembre au cours du conseil de l'Agence spatiale européenne, d'un éventuel financement d'une sonde européenne à destination de Mars. Cela s'appelerait Exomars et la facture s'élèverait à peu près à un milliard d'euros. Les Américains, qui devaient participer, se sont retirés du projet. On discute donc actuellement avec les Russes. Mais tout reste encore à décider. 

Ne peut-on pas craindre que Mars ne devienne une planète américaine ?

Non, je ne pense pas. C'est indiscutable : les Etats-Unis font la course en tête, tout simplement parce qu'ils ont les meilleurs ingénieurs et les meilleurs scientifiques, mais surtout parce qu'ils dépensent six fois plus d'argent que les Européens dans le domaine de l'exploration spatiale.

Mais l'exploration scientifique a, par essence, des résultats qui sont diffusés avec le temps et finalement utilisés dans le monde entier. Le signal qui est arrivé de Mars lundi matin a été relayé par une sonde européenne qui tourne autour de Mars, le signal ayant finalement été reçu par des systèmes de détection américains. L'espace est un secteur de coopération. Les Etats-Unis nous rappelle que c'est aussi un secteur d'innovations, qui est stratégique. La crainte d'une appropriation d'une planète n'est pas réelle. C'est trop compliqué, trop risqué, trop coûteux...

Mais de nombreux pays sont écartés de l'exploration spatiale... 

Déjà, l'Afrique est totalement exclue. La Russie n'a pas réussi a envoyer avec succès une sonde depuis la chute du mur de Berlin... L'espace, c'est un peu comme la Coupe de l'America : il faut être capable d'aligner un bateau avec un équipage, un sponsor (là, c'est l'Etat américain), des technologies... Il y a des pays qui n'en ont pas les moyens. Mais on voit arriver de nouveaux acteurs dans l'exploration, tels que la Chine ou l'Inde. 

Quand Google se lance dans la bataille de l'exploration spatiale (article en anglais), doit-on redouter une privatisation de l'espace ?

Google ou le patron d'Amazon, qui a inventé la société Space X avec laquelle travaille la Nasa aujourd'hui, disent qu'ils vont faire beaucoup de chose dans l'espace. Le patron d'Ariane Espace dit : "Il y a ceux qui parlent et il y a ceux qui lancent". Alors regardons ce qu'ils font. Pour l'instant, Google n'a rien fait. C'est de la communication, sauf si un jour ils ont une fusée, un lanceur et qu'ils se posent sur Mars. Et là on observera vraiment ce qu'ils font. Tant que c'est déclaratif, on peut se dire qu'ils ont compris qu'il y avait un intérêt à l'exploration. Il faut se méfier, l'espace est un peu comme une image et on l'utilise comme un slogan.

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Mars

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.