Vaccination : des mouvements religieux à l'origine de la méfiance anti-vaccins

En France, certains mouvements religieux et spirituels se sont emparés du thème de la vaccination et participent à l'instauration d'un climat de défiance. Ceux-ci seraient même à l'origine de certaines épidémies.

Vaccination : des mouvements religieux à l\'origine de la méfiance anti-vaccins
Vaccination : des mouvements religieux à l'origine de la méfiance anti-vaccins

En novembre dernier, une femme de 32 ans est décédée de la rougeole à Poitiers. Elle n’était pas vaccinée. Cette affaire a relancé le débat autour de l’obligation vaccinale, qui se heurte encore à une vive défiance de la part de nombreux Français. La France est l’un des pires élèves européens en matière de vaccination, comme le montre son taux de couverture vaccinale contre la rougeole, loin d'être satisfaisant (91% pour la première dose et 79% pour la seconde). Dans son étude intitulée "La résistance aux vaccinations : d’un défi de santé publique à un enjeu de société", parue le 22 mars dans le rapport 2016-2017 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), la docteure en géopolitique Lucie Guimier a recherché les causes de cette défiance.

Elle est remontée à l'épidémie de rougeole de la fin des années 2000. Entre 2008 et 2012, plus de 22 000 cas sont recensés en France, dont 15 000 pour la seule année 2011. Le pays est alors le sixième Etat le plus affecté par la maladie au niveau mondial, derrière le Congo, l’Inde, l’Indonésie, le Nigéria et la Somalie. "La description de certains groupes sociaux impliqués dans les récentes épidémies de rougeole […] a le plus souvent montré que les épidémies se sont diffusées dans des réseaux de populations non vaccinées en raison de leurs convictions religieuses ou philosophiques", explique Lucie Guimier.

La Fraternité Saint-Pie-X et l'anthroposophie pointées du doigt

Comment une telle épidémie a-t-elle pu se propager ? Pour Lucie Guimier, il est surtout question d’appartenance identitaire. En menant ses recherches, elle s’est aperçue que l’obligation vaccinale était peu respectée au sein de certains groupes religieux et chez certaines communautés spirituelles. Parmi eux, deux courants ont retenu son attention : le mouvement traditionnaliste catholique de la Fraternité Saint-Pie-X et le mouvement spirituel de l’anthroposophie, surveillé attentivement par la Miviludes. Ces deux communautés sont en effet farouchement opposées à la vaccination des enfants, et l'épidémie semble être partie des zones dans lesquelles elles étaient implantées.

Dans un premier temps, Lucie Guimier a procédé à une analyse du parcours géographique des récentes épidémies de rougeole en France. "J’ai réalisé une cartographie de l’épidémie. J’ai beaucoup étudié les Bulletins épidémiologiques hebdomadaires (BEH), et je me suis servie des informations des Cellules d'intervention en région (Cire). [Ndlr : les Cire sont chargées par Santé Publique France de surveiller l’état de santé de la population hors région parisienne et d’alerter les pouvoirs publics en cas de menace pour la santé publique.] L’épidémie s’est vraiment propagée à partir des écoles et des camps de vacances de la Fraternité Saint-Pie-X", explique Lucie Guimier à Allodocteurs.fr. Selon la spécialiste, "la dispersion rapide de la rougeole à l’échelle intrafamiliale dans le réseau d’obédience lefebvriste résulte de toute évidence d’une couverture vaccinale insuffisante des enfants de la communauté, des carences possiblement liées aux aspirations spirituelles de leur famille".

Dans un second temps, Lucie Guimier s'est intéressée à l’anthroposophie, dont les adeptes manifestent une forte défiance envers la vaccination. Elle a analysé l’histoire vaccinale récente des Pays-Bas, l'une des terres d'origine de l'anthroposophie. "Au printemps 2008, une épidémie de rougeole se déclare au sein d’une école anthroposophique […] à La Haye (Pays-Bas). Sur les 34 enfants atteints, 31 ne sont pas vaccinés. Peu après, une épidémie est constatée au sein d’une autre école anthroposophique du pays, provoquant 16 cas. Dans les deux établissements, le taux de couverture vaccinale avoisine 65%, quand la moyenne nationale atteint 93%", explique-t-elle.

"Si tu te vaccines tu vas devenir faible"

En France, l'anthroposophie compte officiellement 1 250 adhérents et probablement plusieurs milliers d'adeptes discrets. Lors de son enquête, Lucie Guimier a recueilli le témoignage d’un père de famille ayant décidé de retirer son enfant d’une école se réclamant de la philosophie anthroposophique. "Dans ce milieu, vacciner est perçu comme une faiblesse du corps : si tu te vaccines, tu vas devenir faible ! Alors on suit le même régime alimentaire, le même mode de vie et on a la même spiritualité, comme si c’était une force" raconte ce dernier. L’anthroposophie, qui gère une quinzaine d’écoles Steiner-Waldorf en France, s’appuie sur une doctrine médicale assez particulière, selon laquelle la santé des hommes dépend d’un équilibre entre l’émotionnel, le spirituel, le mental et le physique. "En anthroposophie, on veut « laisser faire la nature »", explique Lucie Guimier.

Catholicisme traditionnaliste et anthroposophie partagent donc la même défiance envers la vaccination. "Pour les croyants, la maladie est une punition divine. Pour les non-croyants, c’est un mal nécessaire. Pour ces deux groupes, c’est une affaire de spiritualité poussée à l’extrême", explique Lucie Guimier. De plus, chacun de ces mouvements a une implantation territoriale précise, qui correspond à des zones géographiques où la vaccination contre la rougeole est très faible.

 

Dérives sectaires : mieux sensibiliser les soignants. Entretien avec Serge Blisko, président de la Miviludes, diffusé le 24 septembre 2015.

Le Pr Henri Joyeux, chantre de l'idéologie anti-vaccinale

Pour Lucie Guimier, l’influence de ces groupes communautaires est à replacer dans un contexte plus large : le renforcement récent de l’idéologie anti-vaccinale. Elle évoque notamment l’influence du Pr Henri Joyeux, qui publie en 2015 une pétition en ligne où il évoque la pénurie de vaccins tri et tétravalents, qui force les Français à opter pour le vaccin hexavalent. "Tout cela n’est qu’une histoire de gros sous, avec des manœuvres sournoises pour exploiter les craintes légitimes des patients mal informés", y affirme-t-il.

Sur les réseaux sociaux, c’est un succès : la pétition récolte 700 000 signatures en un mois. Aujourd’hui, le Pr Joyeux anime régulièrement des conférences : en trois ans, il a su conquérir une audience vaste et fidèle. "Le public qui adhère à son discours est un mélange de personnes revendiquant une « écologie profonde » et de gens assez proches de l’extrême droite. Dont une partie assez importante de catholiques. La trame commune, c’est une idéologie conservatrice et une crainte du transhumanisme", précise Lucie Guimier.

Pari gagné pour le Pr Joyeux : il a su rallier à sa cause des profils sociologiquement variés, liés entre eux par une peur partagée. "Avant, les anti-vaccins venaient plutôt de milieux favorisés. Mais on constate aujourd’hui une évolution, un inversement de la situation. Ce ne sont pas forcément les gens les plus cultivés qui se méfient des vaccins. Certains vivent dans une grande précarité, et utilisent les réseaux sociaux, ce qui favorise la montée du complotisme. C’est une population qui va écouter ce qu’on lui dit sur Snapchat ou Facebook", explique Lucie Guimier.

La défense de libertés individuelles au coeur de l'idéologie anti-vaccinale

Beaucoup de personnes séduites par le discours d’Henri Joyeux ont par ailleurs des idées plutôt conservatrices – à l’image même du discours de l’ancien professeur de cancérologie. Celui-ci a en effet été président de l’association Familles de France de 2001 à 2013. Une association notamment connue pour ses positions homophobes et traditionnalistes. "Aujourd’hui, ces personnages ont de plus en plus recours aux valeurs conservatrices dans leurs discours sur la santé", indique le Dr Guimier. Elle situe ce tournant à l’année 2013, date de la promulgation de la loi Taubira, qui autorise le mariage entre personnes de même sexe. "La Manif pour tous (LMPT) a eu un vrai impact, et elle a été récupérée", précise-t-elle.

Aujourd’hui, LMPT a donné naissance à plusieurs collectifs et associations, dont Sens commun, organisation politique de droite dure, ce qui a participé à son institutionnalisation. L’opposition de LMPT à la gestation pour autrui (GPA), à la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes homosexuelles ou à ce qu’elle qualifie de "théorie du genre" trouve un réel écho chez une partie non négligeable de la population. Et cette opposition frontale est totalement compatible avec le discours anti-vaccins, dans la mesure où LMPT refuse toute altération médicale du corps qu’elle pourrait juger "contre-nature". Dans ce contexte, les arguments du Pr Joyeux font mouche, et sont répétés, amplifiés. Et les idéologies véhiculées par des mouvements comme la Fraternité Saint-Pie-X et l’anthroposophie séduisent de plus en plus.

Pour Lucie Guimier, le succès de ces idéologies est rendu possible par l’apparition d’une conscience collective. "Lorsqu’elle agit dans un groupe social, l’assimilation de la vaccination comme étant un danger se fait le plus souvent au nom de la défense des libertés individuelles," explique-t-elle. Cet argument va souvent de pair avec une propagation de théories complotistes, motivées par l'idée que "toutes les données disponibles se valent, de l’information scientifique aux « faits alternatifs »". Sont régulièrement visés l’Etat et les laboratoires pharmaceutiques, accusés d’empoisonner sciemment la population. Des arguments "dont des mouvements de nature sectaire peuvent se servir pour gagner des parts de marché", explique Lucie Guimier.

Qui conclut : "Il est nécessaire que les principales institutions de l’État soient vigilantes à la propagation de théories et pratiques vaccino-sceptiques en leur sein, comme par exemple à l’école publique, lieu de socialisation et de promotion du vivre-ensemble par excellence." Pour elle, cela passe aussi par une surveillance accrue d'Internet et des réseaux sociaux, que les autorités de santé doivent réellement investir. Ne serait-ce que pour prendre conscience des interrogations et des craintes de certains, et pouvoir y répondre.