Tunisie : la situation alarmante des hôpitaux publics

Manque d’hygiène, structures dégradées, pénurie de matériels... Les décès de 15 nourrissons qui ont bouleversé le pays en mars dernier traduisent la gravité de la situation des hôpitaux publics tunisiens.

Le décès de 15 nourrissons, du à une bactérie présente dans les poches d’alimentation d'un grand hôpital public de Tunis début mars, a fait 15 victimes.
Un drame qui est très vite devenu un scandale national. Les parents n’ont pas été immédiatement informés du décès de leur enfant ni de la cause. C'est leur dépôt de plainte qui a permis de révéler l'ampleur de la catastrophe. Quelques jours plus tard, les corps de leurs enfants leur étaient remis dans un carton !

Une très grande émotion a traversé le pays, et a même touché les lycéens. Dans leurs traditionnelles fresques de fin d’année, les 15 nouveaux-nés sont très présents. Certaines désignent explicitement un responsable : la corruption.

    

Des dysfonctionnements mis à jour 

Pour alerter l’opinion publique, l'Organisation Tuninisenne des Jeunes Médecins a lancé sur les réseaux sociaux la campagne "#balance ton hôpital". Les médecins ont été appelés à montrer les dangers créés en permanence par l’état des hôpitaux publics tunisiens.

 

Certains services sont débordés avec des nouveaux-nés posés sur une simple paillasse, d’autres sur un grand lit. 

    


Les ascenseurs en panne obligent à transporter des nourrissons tout juste opérés de façon très rudimentaire, parfois même jusqu’à un autre établissement parce que le scanner de l’hôpital est en panne.

Des hôpitaux terriblement dégradés 

Les problèmes de dégradation et de saleté sont régulièrement pointés du doigt. Dans le service où sont morts les 15 nouveaux-nés, la direction réclamait depuis des années au ministère la nomination d’un pharmacien responsable pour contrôler les traitements, après la mutation du précédent. Le président de la Commission d’enquête sur les décès, lui-même pédiatre, raconte par exemple qu’ils ont découvert que les accès aux entrées dans la salle de préparation des poches alimentaires, n’étaient pas correctement limités. C’est normalement une "salle blanche" avec des règles de stérilité très strictes. Or des travaux y étaient réalisés par une entreprise non accréditée.

Très vite, des têtes sont tombées. Le ministre de la santé a démissionné et plusieurs hauts responsables administratifs ont été limogés. La nouvelle ministre a promis de s’attaquer aux racines du problème et a annoncé des centaines de millions de dinars pour les hôpitaux.

Mais les besoins sont immenses, partout, comme l’a montré un documentaire réalisé juste avant cette crise par département de communication de l’UGTT, un grand syndicat tunisien. Il a par exemple recueilli le témoignage d’une chef de service d’anesthésie, le Dr Rim Guebsi.
 

 

Vidéo publiée sur "#balance ton hôpital" qui permet de voir une assistance respiratoire manuelle d'un nourisson.

Une crise économique en cause 

Les ressources du pays ont baissé et les investissements de l’État dans les hôpitaux aussi. Cette crise permet de forcer tout le monde, premier ministre compris, à reconnaître l’immense problème de corruption qui règne dans le système de santé tunisien. Si l’argent n’est pas directement détourné, ce sont les médicaments ou les dispositifs médicaux. Au niveau des soins, depuis 1995, les plus hauts gradés peuvent avoir une activité privée à l’hôpital deux demi-journées par semaine. Or, certains chefs de service y consacreraient presque tout leur temps. Ils laissent alors à l’abandon l’encadrement, l’organisation… et le charos s’installe..

Le Dr Fathi El Younsi, nephrologue, le constate au quotidien dans un service de dialyse qui s’enfonce notamment avec de graves problèmes d’hygiène, comme il le raconte dans le documentaire de l’UGTT.

  

Des protestations et des plaintes 

Il y a une augmentation des plaintes ces dernières années mais dans de faibles proportions. Il est en effet souvent difficile de prouver la faute médicale pour les patients. Il s'agit de l’hôpital public où, par définition, les gens sont pauvres, sinon, ils iraient dans le privé ! Ils n'ont donc pas les moyens de s’offrir un avocat. En 2012, le Dr Issam El Amri a décidé de créer avec un avocat, l’Association tunisienne d’aide aux victimes d’erreurs médicales qui propose une aide gratuite aux victimes.

Elle essaie également de limiter le nombre de catastrophes en faisant de la prévention. L'association mobilise des spécialistes volontaires pour aller "en caravane" dans les régions reculées où il n’y en a pas.

Les salles d’attente sont bondées pour voir un ophtalmologue, un pédiatre ou un chirurgien orthopédistes. Le problème, c’est qu’ils ne peuvent pas opérer sur place. Les patients peuvent rarement faire un pareil trajet, et même s’ils y parviennent, les délais d’attente sont souvent très longs.

 

                                                        

D’où la colère d’Othmer Jallouli, responsable des questions de santé à l’UGTT.

Le risque de voir ces délais s’aggraver encore est réel. Le président de l’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins explique que la moitié des jeunes diplômés quittent le pays afin d’exercer correctement leur métier et pour ne pas voir des gens mourir sans rien pouvoir faire...
Pour faire revenir ceux qui sont déjà partis, il faudrait que toutes les promesses faites ces dernières semaines surtout contre la corruption, soient enfin tenues.

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