Smartphones, télé, tablettes... Faut-il vraiment avoir peur de la lumière bleue ?

Les rayons bleu-violet, projetés notamment par nos écrans, augmenteraient le risque de développer une dégénérescence maculaire liée à l'âge. 

Les spécialistes recommandent de ne pas laisser les enfants de moins de 3 ans utiliser les tablettes. 
Les spécialistes recommandent de ne pas laisser les enfants de moins de 3 ans utiliser les tablettes.  (CAIAIMAGE/PAUL BRADBURY / RISER / GETTY IMAGES)

Lunettes "blue-blocker", logiciels ou applications filtrantes et même crèmes protectrices. Les innovations censées lutter contre la lumière bleue se multiplient ces derniers temps, traduisant une inquiétude autour de ce phénomène. Nos écrans sont particulièrement pointés du doigt : la lumière qu'ils émettent pourrait, en effet, être nocifs pour la rétine, comme le précisent deux études publiées par l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) en 2010 et l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 2017. 

Alors que nous passons en moyenne 5h30 par jour devant nos écrans (et jusqu'à 9h30 pour les 16-24 ans), faut-il vraiment s'inquiéter ? Peut-on limiter les effets néfastes de cette lumière ? 

C'est quoi la lumière bleue ? 

Apparemment blanche, la lumière, naturelle ou artificielle, contient en réalité un spectre de couleurs, dont le bleu. Ce qu'on appelle "lumière bleue" est donc une composante de la lumière et est présente dans tous les types d'éclairage, y compris les rayons du soleil.

Or cette lumière bleue est présente en grande proportion dans les diodes électroluminescentes (LED), qui ont remplacé les ampoules à incandescence et sont très appréciées pour leur faible consommation et leur très longue durée de vie. LED que l'on retrouve dans la plupart de nos ordinateurs, smartphones, tablettes et télévisions.

Quelles sont ses effets ? 

Contrairement aux UV qui provoquent une brûlure de la peau, caractérisée par les coups de soleil, la lumière bleue est un ennemi invisible. Elle attaque la rétine pendant des années sans aucune douleur. Une étude de l'Anses de 2010 et une autre de l'Inserm ont pointé du doigt l'effet néfaste de la lumière bleue. "Si notre rétine est trop exposée au bleu violet, nos cellules meurent petit à petit, détaille le professeur Gilles Renard, directeur scientifique de la Société française d'ophtalmologie. Nos yeux possèdent un capital lumière, comme notre peau dispose d'un capital soleil. Une très forte exposition aux LEDs accélère l'épuisement de ce capital."

Ce n'est que des décennies plus tard que les conséquences seront visibles avec la perte progressive de la vision centrale donnant lieu à une dégénérescence maculaire liée à l'âge (DMLA). Soit la première cause de handicap visuel chez les plus de 50 ans d'après l'Inserm, et que l'on pourrait retrouver chez des personnes âgées de 40 ans en raison d'"une exposition aux écrans dès le plus jeune âge", s'inquiète le professeur Gilles Renard.  

En outre, une trop grande exposition à la lumière bleue perturbe notre horloge interne et peut causer des problèmes de sommeil, alertent les chronobiologistes.

Faut-il s'inquiéter ?

Face à la multiplication des écrans et la dépendance qu'ils entraînent, le professeur Gilles Renard ne cache pas son inquiétude. "Le smartphone est l'écran le plus nocif puisqu'on le regarde à 15 ou 20 centimètres, ce qui accentue la pénétration des rayons bleu-violet. Et les PC ou les tablettes ne sont guère mieux car ils concentrent trop de bleu-violet émis dans la zone à risque." Des risques qui sont multipliés chez les enfants.

Ils sont plus sensibles au stress toxique de la rétine puisque leur cristallin n'est pas encore formé : ils auront beaucoup plus de lésions liées à la lumière bleue que les adultes.Pr Gilles Renardà franceinfo

Un constat que ne partage pas Serge Picaud, directeur de recherche à l'Institut de la vision. "Il y a plein de parents qui s’inquiètent de la lumière des écrans pour leurs enfants mais qui ne leur mettent pas toujours des lunettes de soleil quand ils vont à la plage", explique-t-il à franceinfo. "Or la lumière d’un écran n’est rien comparée à celle du soleil. Et si la dangerosité de la lumière bleue est avérée, aucune étude n'a démontré la toxicité liée aux écrans." 

Le chercheur pointe en effet que l'Inserm a uniquement testé la lumière bleue sur des rats exposés à des diodes très puissantes. "Rien de comparable à l'exposition réelle d'êtres humains", juge Serge Picaud. Gilles Renard confirme qu'il est "très difficile de réaliser une étude qui prouve absolument le risque aux écrans. Mais on est là dans un principe de précaution. C'est idiot de ne pas faire attention alors que les risques sont réels." 

Comment peut-on se protéger ?  

"Comme on ne peut pas jouer sur la distance, sauf pour les TV LED qui nécessitent trois à quatre mètres de recul, il faut jouer sur la durée", tranche Gilles Renard. Dans l'idéal, un enfant ne devrait ainsi pas passer plus d'une heure par jour devant l'écran. Et pour les adultes, c'est maximum "deux à trois heures sur ordinateur, deux heures sur tablette et une heure sur smartphone." 

Des recommandations difficiles à appliquer dans certains milieux professionnels où les écrans font partie du quotidien. Dans ces cas-là, Le professeur recommande de baisser la luminosité des écrans ou d'introduire un filtre qui retire une partie du bleu, rendant l'image de l'écran un peu orangée. Des lunettes avec des verres filtrants sont également proposées par de nombreux opticiens, et sont accessibles sans ordonnance. Gilles Renard propose en outre d'être vigilant au moment de l'achat d'un produit comportant un écran : "Prenez un mur d’écrans dans un magasin et vous verrez tout de suite ceux qui projettent une lumière plus blanche : ce sont eux qui ont le plus fort taux de lumière bleue et qu'il faut éviter."

Pour les ampoules LED, c'est plus compliqué. Difficile en effet d'avoir des renseignements précis pour celles vendues en supermarché, comme le constate Serge Bécaud : "On ne peut pas dire que les LED soient toutes toxiques. Cela dépend de la quantité de lumière qu’elles émettent, détaille-t-il. Il faudrait qu'on soit mieux informés sur celles qui composent nos lampes et nos écrans." Gilles Renard propose tout de même quelques repères. 

Dans le commerce, il faut éviter les LED appelées “lumière du jour” (au-dessus de 6 000 degrés Kelvin) et favoriser les LED étiquetées “blanc chaud”, limitées à 3 200 degrés Kelvin.Pr Gilles Renardà franceinfo

Certaines marques de cosmétiques affirment même que la lumière bleue accélérerait l'oxydation cellulaire. Des crèmes pour le visage estampillées "anti-lumière bleue" sont commercialisées avec la promesse de ralentir le vieillissement cutané. Mais Gilles Renard est catégorique : "C'est complètement absurde puisque ce sont les ultraviolets qui sont nocifs pour la peau, pas le bleu." Une dépense à proscrire, donc.