Maltraitance dans les Ehpad : trois questions sur "Les Fossoyeurs", le livre qui fait trembler le géant français Orpea

Après la publication, lundi, d'extraits de cette enquête dans "Le Monde", l'entreprise se retrouve dans le viseur du gouvernement. Son titre dévisse à la Bourse de Paris.

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Une résidente d'un Ehpad Orpea est attablée dans sa chambre, le 5 novembre 2020, à Waterloo (Belgique). (DAINA LE LARDIC / ISOPIX / SIPA)

Quelques "bonnes feuilles" dans Le Monde et c'est un colosse qui vacille. Le groupe de maisons de retraite et de cliniques privées Orpea est dans la tourmente, mardi 25 janvier, au lendemain de la publication de premiers extraits du livre-enquête Les Fossoyeurs, signé du journaliste indépendant Victor Castanet. Cet ouvrage, à paraître mercredi aux éditions Fayard, fait état de "dysfonctionnements" généralisés au sein des Ehpad (Etablissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes) français du groupe, accusé d'avoir mis en place "un système qui maltraite nos aînés".

L'entreprise, qui s'affiche comme "un leader mondial" du secteur de la dépendance, a démenti en bloc et déploré une "volonté manifeste de nuire". Malgré cette défense, son titre s'effondre à la Bourse de Paris et le gouvernement exige des explications.

1Que dénonce le livre ?

Dans Les Fossoyeurs, fruit de trois ans d'enquête et de 250 entretiens, Victor Castanet décrit un système où les soins d'hygiène, la prise en charge médicale et les repas des résidents sont parfois "rationnés", du fait d'une "politique de réduction des coûts" visant à améliorer la rentabilité du groupe. Une ancienne auxiliaire de vie raconte à quel point elle devait "se battre pour obtenir des protections" pour les résidents, qui vivaient dans une "odeur de pisse".

"Nous étions rationnés : c'était trois couches par jour maximum. (...) Peu importe que le résident soit malade, qu'il ait une gastro, qu'il y ait une épidémie."

Saïda Boulahyane, auxiliaire de vie

dans "Les Fossoyeurs"

A la tête de 65 500 collaborateurs dans 23 pays, le groupe Orpea revendique 372 établissements en France, dont une grande majorité de maisons de retraite. Certaines sont de "haut standing", comme la résidence Les Bords de Seine, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). C'est dans cet établissement qu'est morte l'écrivaine et comédienne Françoise Dorin, en 2018, des suites d'une escarre mal soignée. "La vérité, c'est que cet établissement à plus de 7 000 euros le mois n'est pas un organisme de santé, mais une entreprise à but lucratif", déplore un petit-fils de la romancière, compagne du comédien Jean Piat.

Les maisons de retraite, même privées, bénéficient d'importants financements de la part de l'Etat et des conseils départementaux, rappelle l'auteur. "Au moins de manière indirecte, une partie de cet argent public ne va pas au bénéfice des personnes âgées", estime-t-il. Le journaliste appelle l'Etat à revoir ce système et les modalités de contrôle de tels mastodontes.

L'ouvrage révèle aussi des liens entre Orpea et Xavier Bertrand, ministre de la Santé de Jacques Chirac de 2005 à 2007 et de Nicolas Sarkozy de 2010 à 2012. Victor Castanet rapporte un échange avec un ancien directeur médical du groupe : "Vous comprenez maintenant, Victor, pourquoi on se sentait tout-puissant, chez Orpea ? On avait le ministre de la Santé de l'époque dans notre poche." Interrogé, Xavier Bertrand affirme qu'il n'était "pas question d'aider qui que ce soit".

2Que répond le groupe Orpea ?

"Nous contestons formellement l'ensemble de ces accusations que nous considérons comme mensongères, outrageantes et préjudiciables", a réagi la direction d'Orpea, lundi soir, dans un communiqué. Fustigeant des "dérives sensationnalistes", le groupe dit avoir saisi ses avocats pour donner "toutes les suites, y compris sur le plan judiciaire", à la publication du livre, afin "de rétablir la vérité des faits".

Selon le directeur général du groupe, Yves Le Masne, les témoignages à charge émanent d'une minorité d'anciens collaborateurs de l'entreprise, qui auraient nourri une "rancœur" à son encontre après l'avoir quittée. "Nous n'avons jamais demandé le moindre rationnement. Il n'a jamais été question de sacrifier la moindre prise en charge, ça ne correspond ni à nos directives, ni à nos valeurs", a ajouté le directeur général pour la France, Jean-Christophe Romersi.

La direction a également dû répondre à un autre article publié, lundi, par Mediapart. Accusée d'irrégularités dans le recrutement de ses salariés en CDD, l'entreprise aurait fait signer des contrats courts au motif de remplacement de collaborateurs en CDI, qui, "dans bien des cas, n'existeraient pas""C'est faux, il n'y a jamais eu de faux contrats de travail", a démenti Yves Le Masne.

3Quelle ampleur l'affaire a-t-elle prise ?

Après la publication de ces accusations, lundi, le titre Orpea à la Bourse de Paris a dévissé de plus de 16%, avant que sa cotation ne soit suspendue pour 24 heures, à la demande du groupe. Mardi, en début d'après-midi, l'action dégringolait de nouveau, de près de 17%, soit une chute d'environ 30% en deux jours. D'autres gestionnaires privés de maisons de retraite ont fait les frais de cette polémique : le titre Korian a perdu 15% depuis lundi et celui de LNA santé, près de 5%.

A l'Assemblée nationale, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé, mardi, avoir lancé une procédure pour obtenir d'Orpea "des réponses" sur ces "allégations graves". "A la lumière de ces conclusions, je verrai s'il y a lieu de diligenter une enquête de l'Inspection générale sur l'ensemble du groupe", a-t-il promis, comme il l'avait laissé entendre, plus tôt, sur LCI.

"S'il y a lieu d'ouvrir une enquête, je l'ouvrirai. Je ne tremblerai pas."

Olivier Véran, ministre de la Santé

sur LCI

Les députés socialistes demandent que les parlementaires puissent disposer d'un droit de visite "à l'improviste" dans les Ehpad, sur le modèle de ce qui se pratique pour les lieux de privation de liberté. Le chef de file des députés LR, Damien Abad, souhaite la mise en œuvre d'Etats généraux de la dépendance.

Un ancien cadre infirmier d'Orpea, Laurent Garcia, cité dans l'ouvrage, réclame, lui, la création d'"une autorité administrative indépendante qui puisse contrôler tous les Ehpad privés et publics". Il a confirmé le manque de stocks de couches aux Bords de Seine, où il a travaillé huit mois. "Les soignantes devaient se débrouiller comme elles le pouvaient. C'étaient des serviettes de bain." Une situation pas isolée, selon lui : "Victor Castanet s'est déplacé dans toute la France. Il s'est rendu compte que c'était pareil partout."

Mardi 26 janvier, en fin de journée, la Ministre déléguée chargée de l'Autonomie, Brigitte Bourguignon a annoncé la convocation du directeur général d’Orpéa "dans les plus brefs délais". "J’ai une pensée émue pour les résidents d’Ehpad, leurs familles et les professionnels", a-t-elle ajouté.

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