Pénurie de médicaments : relocaliser la production est "un premier pas important" mais "insuffisant", estime une économiste de la santé

Emmanuel Macron a annoncé mardi une série de mesures pour limiter les pénuries de médicaments. Parmi elles, la relocalisation de la production de 25 molécules "dans les prochaines semaines".
Article rédigé par Florence Morel
France Télévisions
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Temps de lecture : 3 min
Emmanuel Macron fait un discours à Champagne (Ardèche) lors d'une visite dans un laboratoire pharmaceutique, le 13 juin 2023. (ERIC GAILLARD / AFP)

Emmanuel Macron a dévoilé, mardi 13 juin, une série de mesures pour éviter les pénuries de médicaments dits "essentiels", lors de son déplacement à l'usine du laboratoire Aguettant, à Champagne (Ardèche). Parmi elles, la relocalisation "dans les prochaines semaines" de la production de 25 molécules sur le territoire français. Le tout pour un "investissement total de 160 millions d'euros", a précisé le chef de l'Etat. 

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Ces annonces interviennent après un hiver particulièrement tendu dans les officines et à l'hôpital. La triple épidémie de Covid, grippe et bronchiolite a accru les besoins en médicaments en France, créant des manques plus importants que les années précédentes. Interrogée par Franceinfo, Nathalie Coutinet, économiste de la santé et autrice de L'économie du médicament (La découverte, 2018), analyse les solutions avancées par Emmanuel Macron.

Franceinfo : Emmanuel Macron a annoncé la relocalisation de 25 médicaments "dans les prochaines semaines". Cela permettra-t-il d'éviter de nouvelles pénuries hivernales ?

Nathalie Coutinet : Non, car on a enregistré des pénuries pour environ 3 500 molécules cette année. Mais c'est un premier pas important pour sortir de la situation de pénurie pour un certain nombre de molécules dites "essentielles". Selon la liste qui doit être dévoilée par le ministère de la Santé, il y a 450 molécules qui posent souci, donc 25 ou 50 molécules relocalisées, c'est insuffisant.

Les médicaments qui sont visés sont ceux qui ont manqué dans la période récente et qui, effectivement, sont importants. Concernant l'amoxicilline, citée par Emmanuel Macron, c'est surtout la version pédiatrique qui a manqué cet hiver, pour des raisons de cartonnage et de flacon. C'est pourquoi, même si relocaliser est essentiel, car le plus important dans la production de médicaments reste son principe actif, cela ne résout pas tout.

Quel regard portez-vous sur l'investissement de "plus de 160 millions d'euros" mis en avant par le chef de l'Etat ?

On ne sait pas de quoi sont composés et comment seront répartis ces 160 millions. De plus, comment sont financées ces relocalisations ? En partie par de l'argent public. Est-ce que les firmes vont mettre la main à la pâte ? Je n'en suis pas sûre.

Dans la liste énumérée par Emmanuel Macron, figurent des entreprises comme Sanofi et GSK. Ces mêmes entreprises ont délocalisé pour accroître leurs profits et les dividendes versés aux actionnaires. Pourquoi l'argent public viendrait financer ces relocalisations ? Néanmoins, si cet argent sert à financer des petits producteurs indépendants, ça pourra être intéressant de les inciter à continuer à produire sur le sol français et à rester sur ce territoire.

Le président de la République appelle aussi à "relancer la relocalisation et le renforcement des capacités de production au niveau européen"... 

Le problème, c'est qu'en Europe, nous ne sommes pas autosuffisants en matière d'approvisionnement. De plus, la situation concernant la recherche et le développement se détériore à vue de nez en France et dans l'Union européenne. Le Vieux Continent n'est plus capable de découvrir des médicaments au même rythme que les Etats-Unis. Aujourd'hui, les molécules qui sortent sur le marché viennent principalement d'outre-Atlantique. Cela crée un phénomène de double dépendance.

Il est évident que la France ne peut pas relocaliser seule l'intégralité des 450 médicaments présents sur la liste du gouvernement. Ce ne serait pas intéressant économiquement, car d'autres pays européens disposent également de compétences pharmaceutiques. C'est pourquoi il faut absolument que les pays membres de l'Union européenne s'y mettent de manière coordonnée.

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