Vrai ou fake Les malades du Covid-19 représentent-ils seulement 2% des patients hospitalisés en 2020 ?

Les patients souffrant de Covid-19 ont bien compté pour 2% des hospitalisations en 2020. Mais ces malades sont arrivés en très grand nombre et en très peu de temps, au cours des deux premières vagues de l'épidémie qui ont submergé les hôpitaux.

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France Télévisions
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Des patients atteints du Covid-19 dans une unité de soins intensifs du CHU de Montpellier (Hérault), le 5 novembre 2021. (PASCAL GUYOT / AFP)

En aurait-on trop fait ? Une statistique est abondamment relayée sur les réseaux sociaux depuis quelques jours. Le Covid-19 ne serait responsable que de seulement 2% des hospitalisations survenues au cours de l'année 2020. Pour les détracteurs de la gestion politique de la crise sanitaire, ce chiffre est la preuve que la gravité de l'épidémie a été exagérée. Voire que les confinements n'étaient pas nécessaires. Pas plus que la vaccination de masse de la population ou le recours au pass sanitaire.

Le médiatique épidémiologiste Martin Blachier a attiré l'attention sur ce pourcentage, le 9 novembre, faisant ce commentaire sur LCP : "Je pense que c'est très loin de l'image qu'on en a, c'est-à-dire, pendant toute l'année 2020, les services hospitaliers qui étaient plein à ras bord de patients Covid, ce qui faisait que les autres patients ne pouvaient plus rentrer à l'hôpital." Dans la foulée, les principales figures antivax ou anti-pass se sont saisies de ce nombre : le fondateur des Patriotes Florian Philippot, la députée Martine Wonner, l'avocat Carlo Alberto Brusa... 

"On a donné l'impression que les services étaient pleins à craquer de patients Covid et en fait, ce n'était pas le cas", a par exemple dénoncé le 11 novembre la psychologue Marie-Estelle Dupont, invitée de l'émission de CNews "L'heure des Pros" et mentionnée par l'eurodéputé d'extrême droite Gilbert Collard. Le site France-Soir lui non plus n'a pas manqué d'en faire un article. Mais d'où vient ce chiffre ? Et surtout peut-on vraiment en tirer une telle conclusion ? 

Une statistique qui en cache d'autres

Cette statistique apparaît dans l'Analyse de l'activité hospitalière 2020 consacrée au Covid-19 (fichier PDF), un rapport publié par l'Agence technique de l'information sur l'hospitalisation (ATIH), un établissement public créé en 2000 sous l'égide du ministère de la Santé et spécialisé dans les données de santé et les statistiques médicales hospitalières. On peut y lire ceci : "Les patients Covid représentent 2% de l'ensemble des patients hospitalisés au cours de l'année 2020, tous champs hospitaliers confondus." Soit un total de 217 974 patients hospitalisés. La proportion de malades du Covid monte à 5% dans les services de soins critiques (qui regroupent les soins continus, les soins intensifs et la réanimation) et à 11% pour les seuls services de réanimation, selon ce rapport.

Loin de minimiser la gravité de l'épidémie, l'ATIH écrit dès le début de sa synthèse qu'"en 2020, la crise sanitaire induite par la pandémie de Covid-19 a fortement impacté l'activité des établissements de santé". Il suffit de s'intéresser à d'autres statistiques contenues dans ce même rapport pour en avoir la confirmation. Les patients atteints du Covid ont ainsi été hospitalisés plus longtemps que les autres. Dans les services de courts séjours, les malades du Covid ont été pris en charge en moyenne 13,2 jours, contre 7,7 jours pour ceux souffrant d'une grippe par exemple. Dans les services de réanimation, les premiers ont été pris en charge pendant 15,7 jours en moyenne, contre 11 jours pour les seconds à titre de comparaison. Les malades du Covid-19 ont ainsi compté pour 2% des admissions à l'hôpital en 2020, mais pour 4% des journées d'hospitalisation. En soins critiques, ils ont représenté 5% des patients, mais cumulé 8% des jours de prise en charge. Et en réanimation, 11% des personnes soignées, mais 19% des journées d'hospitalisation, soit près d'une journée sur cinq.

La gravité de la maladie est également soulignée par l'écart entre deux statistiques : celle des hospitalisations et celle des décès. Les malades du Covid ont compté en 2020 pour 2% des admissions en courts séjours, mais pour 12% des décès. En soins critiques, ils totalisaient 5% des admissions, mais 13% des morts. Et en réanimation, 11% des patients traités, mais 16% des décès déplorés.

Poids des patients COVID dans l’activité hospitalière en 2020. (ATIH)

Un lissage sur l'année qui peut être trompeur

Rapporter à l'ensemble d'une année le nombre de patients hospitalisés pour une infection au Covid-19 revient à lisser l'impact de l'épidémie sur l'hôpital. Car le virus s'est propagé par vagues successives, qui ont provoqué une saturation des hôpitaux lorsque les pics épidémiques ont été atteints. Ce lissage sur un an "fait disparaître comme par magie" les vagues épidémiques, pointe Djillali Annane, chef du service de réanimation de l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches, joint par franceinfo. "Il ne faut pas perdre de vue la rapidité avec laquelle ces hospitalisations ont été regroupées dans le tempsEn mars et avril 2020, il y a eu un afflux important de patients à l'hôpital. Pareil en novembre et en décembre 2020, rappelle le médecin. Ça correspondait à des flux d'hospitalisations beaucoup plus importants que dans le reste de l'année. En juillet, août et septembre 2020, il y avait peu d'hospitalisations pour Covid-19, quelques milliers à peine." Autrement dit : l'épidémie de Covid-19 a surtout mis l'hôpital sous pression au moment des vagues du printemps 2020 et de l'automne 2020, ce que cette statistique annuelle ne traduit pas.

Evolution des admissions à l'hôpital des patients Covid-19. (FRANCEINFO)

Un point sur lequel la synthèse de l'ATIH revient en chiffres, mais que les commentateurs occultent. "En 2020, le nombre de patients Covid en cours d'hospitalisation a été maximal le lundi 6 avril, écrit l'ATIHA cette date, près de 35 100 patients Covid étaient hospitalisés, tous champs d'hospitalisation confondus." Le seuil des 30 00 patients hospitalisés pour Covid a été dépassé à deux reprises, relève l'ATIH : du 30 mars au 16 avril 2020, puis du 9 au 17 novembre 2020 au moins. A l'inverse, entre fin juin et mi-septembre 2020, le nombre de patients en cours d'hospitalisation pour Covid est resté sous la barre des 5 000 quotidiens.

Evolution du nombre d'hospitalisations de patients Covid-19. (FRANCEINFO)

"Plan blanc", transferts de patients, déprogrammations...

En lissant sur l'année ces 2% de patients hospitalisés pour Covid-19, ces malades se retrouvent statistiquement noyés dans le flot des activités habituelles des hôpitaux. "Le volume des hospitalisations est de plusieurs millions chaque année", rappelle Djillali Annane. En 2019, les hôpitaux français ont soigné 12,9 millions de patients, selon les derniers chiffres-clés de l'ATIH. Or certaines activités hospitalières ordinaires représentent un volume important. En 2019, 1,6 million de patients ont ainsi été hospitalisés pour une endoscopie ; 1,4 million pour une pathologie cardio-vasculaire ; 1,2 million pour un cancer. Les hôpitaux ont également pratiqué 722 000 accouchements, 612 000 opérations de la cataracte... Il suffit pourtant de se remémorer les mesures exceptionnelles prises à l'hôpital pour mesurer la gravité de l'épidémie : tri des patients, déprogrammation d'opérations non urgentes, transferts de patients d'une région à une autre...  Et tout cela, alors même que la première vague épidémique n'a principalement frappé que deux régions françaises sur 13, le Grand Est et l'Ile-de-France. 

Mahmoud Zureik, professeur d'épidémiologie et de santé publique à l'université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, fait une tout autre lecture de ces "2%" : "Une pathologie pèse donc à elle seule 19% du nombre de jours d'hospitalisation en réanimation en 2020", écrit-il dans un tweet, alors même, souligne-t-il, qu'elle n'est pas présente "pendant les deux premiers mois de 2020" et qu'il y a une "accalmie importante entre juin et septembre". Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie du CHU de Bordeaux (Gironde), met lui aussi en garde contre l'interprétation de cette statistique. Le pharmacologue fait ce parallèle parlant : "J'ai fait 15 000 km en voiture en un an. J'ai donc fait du 1,5 km/heure sur l'année [plutôt 1,7, une année comptant 8 760 heures]… Je ferais mieux de changer de voiture."

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