Vrai ou fake Face au variant Omicron, la fermeture des frontières est-elle efficace ?

Imposer des restrictions aux voyageurs permet de réduire un peu la circulation du virus et de ses variants. Ces mesures n'empêchent toutefois pas l'épidémie de se propager, même si elles la retardent un temps.

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France Télévisions
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Des vols annulés à l'aéroport Haneda de Tokyo (Japon), le 30 novembre 2021. (PHILIP FONG / AFP)

Le monde serait-il revenu en mars 2020, aux débuts de la pandémie de Covid-19, quand les frontières se fermaient les unes après les autres ? Depuis que l'Afrique du Sud a signalé l'apparition du nouveau variant Omicron, le 24 novembre, la liste des nations suspendant les vols en provenance d'Afrique australe, voire d'autres régions du globe, s'allonge. Etats-Unis, Japon... L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a calculé (en anglais) qu'au 28 novembre, "56 pays auraient mis en œuvre des mesures en matière de voyages visant à essayer de retarder l'importation du nouveau variant".

L'OMS avertit que "les interdictions générales de voyager n'empêcheront pas la propagation" de cette mutation du virus qui inquiète la planète. Cette stratégie serait-elle inefficace ? En février 2020, franceinfo avait consacré un article à cette question. Près de deux ans et cinq vagues épidémiques plus tard, la réponse a-t-elle changé ? 

"Des mesures efficaces" en théorie, si elles sont "bien respectées"

"Il y a deux ans, il n'y avait pas grand-chose dans la littérature scientifique qui nous permettait de nous prononcer", se remémore Anne-Claude Crémieux, infectiologue à l'hôpital Saint-Louis, à Paris. L'étude de référence portait sur le virus de la grippe et avait été publiée par des chercheurs britanniques et américains dans Nature en 2006 (en anglais). La conclusion était la suivante : "Il est peu probable que les restrictions aux frontières et/ou les restrictions de voyages internes retardent la propagation de plus de deux à trois semaines, à moins qu'elles ne soient efficaces à plus de 99%."

Depuis, de nouvelles études spécifiques au Covid-19 ont été menées, la plupart reposant sur des modèles théoriques et non des observations, pointait Nature (en anglais) en décembre 2020. Des chercheurs australiens, écossais et chinois ont tenté d'en faire la synthèse dans le British Medical Journal fin octobre (en anglais). La conclusion de leur méta-analyse est mitigée. La littérature scientifique "suggère" certes que le contrôle des déplacements, les quarantaines ou les restrictions de voyages sont "des mesures efficaces", si elles sont "bien respectées". Mais les auteurs constatent que les "preuves empiriques" sont "limitées". D'abord, "le nombre d'études empiriques" est "insuffisant". Ensuite, '"il est presque impossible d'étudier ces stratégies en tant que mesures uniques". Impossible par conséquent de tirer une conclusion formelle sur l'efficacité des seules restrictions de voyages et fermetures de frontières.

"Un impact assez limité" dans les faits

"Il y a eu l'épreuve du réel", objecte Florence Débarre, chercheuse en biologie évolutive au CNRS. Aux prémices de la pandémie, un peu partout dans le monde, les autorités ont pris des mesures pour réduire les déplacements : fermetures de frontières, confinements locaux ou nationaux, quarantaines, couvre-feux… Cela n'a pas empêché le variant Alpha de se répandre à l'échelle mondiale. Puis le variant Delta, plus contagieux, de le supplanter au fil des mois.

"Ce qu'a montré la première vague, c'est que la fermeture des frontières a eu un impact assez limité, quand elle en a eu un", juge Anne-Claude Crémieux. Un effet d'autant plus modeste qu'"on n'avait pas de tests à l'époque" et donc "peu de connaissances sur l'évolution de l'épidémie" dans la population, rappelle l'infectiologue. 

"Cette pandémie l'a montré : les différents variants sont toujours arrivés chez nous."

Anne-Claude Crémieux, infectiologue

à franceinfo

Le rôle des voyages dans la propagation mondiale des maladies respiratoires est connu de longue date. Il "s'est avéré central lors de la première épidémie de Sras" de 2002-2003, rappellent les auteurs d'une étude parue dans Nature (en anglais) en novembre 2020. Même constat avec le Covid-19. "Les travaux ont montré, assez logiquement, que l'épidémie arrivait dans les pays qui avaient de fortes relations internationales", relève Anne-Claude Crémieux, citant l'étude publiée dès janvier 2020 par l'Inserm (en anglais). 

"Diminuer les flux de voyageurs entre les pays a donc probablement quand même une action", en déduit l'infectiologue. Mais, "vu les interconnexions et l'intensité des relations internationales, il est quasi impossible d'arrêter totalement les voyages entre les pays, sauf entre des nations très isolées", constate-t-elle. 

Les "cordons sanitaires" sans doute plus efficaces

Anne-Claude Crémieux distingue cependant "deux modèles". Premier cas de figure : "Dans les pays ou territoires 'zéro Covid' [l'Australie, la Nouvelle-Zélande ou la Nouvelle-Calédonie], qui ont associé la fermeture des frontières aux autres mesures (tester, tracer, isoler et casser les chaînes de contamination), la mesure a pu avoir du sens, juge l'infectiologue. Ils se sont protégés pendant un certain temps, tant qu'ils arrivaient à contrôler l'épidémie."

Second scénario : "Dans les pays où l'on essaie de freiner la circulation du virus sans l'empêcher, la fermeture des frontières a pu faire gagner du temps, mais certainement pas bloquer l'arrivée du virus."

"Ce qui a probablement été le plus utile, sans être totalement protecteur, c'étaient les cordons sanitaires dans les pays affectés, comme en Chine, à Wuhan, estime Anne-Claude Crémieux. Cela a quand même retardé l'arrivée de l'épidémie dans les autres pays, même si ça ne l'a pas arrêtée." Dès avril 2020, des chercheurs américains et italiens ont mesuré dans Science (en anglais) cet effet (somme toute limité). "La quarantaine introduite à Wuhan le 23 janvier 2020 n'a retardé la progression de l'épidémie que de trois à cinq jours en Chine, mais les restrictions internationales de voyages ont contribué à ralentir la propagation ailleurs dans le monde jusqu'à la mi-février", "de près de 80%", précisent-ils. 

"Quand on détecte un virus, il est souvent déjà trop tard"

"Tout dépend de l'état de l'épidémie dans la zone concernée", relève Florence Débarre. La fermeture des frontières "peut être efficace, si l'épidémie en est à son tout début". Cette solution drastique "peut permettre de la circonscrire et de l'éteindre". Mais "si l'épidémie a vraiment démarré dans la zone source, il faut des frontières quasi étanches pour limiter les voyages de personnes infectées", prévient la biologiste. Or, dans les faits, "quand on détecte un virus, il est souvent déjà trop tard, il s'est déjà diffusé".

L'émergence du variant Omicron le confirme. "Omicron a été détecté en Afrique australe surtout dans les zones où une surveillance génomique est en place, note Florence Débarre. Mais étant donné les pays d'origine des voyageurs qui ont été détectés, il est possible qu'il soit plus répandu que ce que montrent les informations qu'on a actuellement à partir des séquences génétiques."

En outre, en Afrique du Sud, où la mutation a été identifiée, la majeure partie des nouvelles contaminations y sont déjà liées. Cela laisse non seulement penser que le variant a un fort potentiel de propagation, mais aussi qu'il s'y est propagé depuis un certain temps. De même, Omicron y a certes été identifié le 24 novembre, mais il a été détecté aux Pays-Bas les 19 et 23 novembre, et une des deux personnes testées n'avait pas voyagé récemment. Autrement dit, le variant circulait déjà depuis plusieurs jours à des milliers de kilomètres de sa zone de détection. 

"S'il s'avère qu'Omicron est plus transmissible que Delta, je ne vois pas comment on peut espérer le contrôler, lui, alors qu'on n'arrive déjà pas à contrôler Delta, pas plus qu'on a réussi à contrôler Alpha avant lui."

Florence Débarre, biologiste

à franceinfo

Les restrictions de voyages peuvent en outre avoir des effets pervers. L'OMS souligne qu'elles "peuvent avoir un impact négatif sur les efforts de santé mondiaux pendant une pandémie en dissuadant les pays de signaler et de partager les données épidémiologiques et de séquençage". Une alerte également partagée, sur Twitter, par le chef de l'équipe de séquençage en Afrique du Sud qui a permis l'identification d'Omicron, Tulio de Oliveira.

L'OMS rappelle aussi, comme elle l'avait déjà abondamment fait dans les premiers mois de la pandémie, que "les voyages internationaux essentiels – y compris les voyages humanitaires et d'urgence, les rapatriements et le transport par fret de matériels essentiels – doivent rester prioritaires".

Même peu efficace, la fermeture des frontières – ou a minima les contrôles à l'arrivée – reste cependant une option. "On ne sait absolument pas si c'est une alerte pour rien ou le scénario catastrophe", reconnaît Anne-Claude Crémieux. Mais "les signes sont tels qu'il y a des raisons d'agir", poursuit Florence Débarre. "De façon générale, dans les crises sanitaires, conclut l'infectiologue, il vaut mieux surréagir que sous-réagir." 

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