Vrai ou fake Les policiers sont-ils vaccinés à plus de 70% et les enseignants à plus de 80%, comme l'affirme le gouvernement ?

Article rédigé par
Antoine Deiana - Mathieu Lehot
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min.
Les ministres Jean-Michel Blanquer et Gérald Darmanin lors d'un déplacement dans une école de Tourcoing (Nord), en 2017. (PHILIPPE HUGUEN / AFP)

Pour justifier l’absence d’obligation vaccinale pour les policiers et les professeurs, les ministres de l’Intérieur et de l’Education mettent en avant les pourcentages de vaccination de leurs fonctionnaires. Cependant, il a été impossible à franceinfo de déterminer les sources exactes à partir desquelles sont tirés ces chiffres.

Mise à jour du lundi 30 août : Après la publication de notre article, le ministère de l'Education nationale a diffusé un sondage, réalisé par Ipsos, entre le 10 et le 16 août auprès d'un échantillon de 500 enseignants : 78% des sondés déclarent avoir un schéma vaccinal complet et 87% avoir reçu au moins une dose. Le degré de confiance de ces résultats est de 90% et la marge d'erreur de 2,2%. Mardi 24 août, deux jours avant la publication du sondage, franceinfo avait demandé au ministère, par mail et par téléphone, si des enquêtes avaient été réalisées à sa demande. Malgré plusieurs relances, le ministère n'avait pas évoqué ce sondage.


En matière de taux de vaccination, les ministres ne manquent pas de chiffres. "Aujourd'hui, les policiers sont à plus de 70% vaccinés", a affirmé Gérald Darmanin, mardi 24 août, sur le plateau de franceinfo. Dimanche, son homologue à l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, avait déjà donné une estimation pour les professeurs dans les colonnes du Journal du dimanche (article pour les abonnés) : "L’immense majorité des enseignants est vaccinée ou prête à se faire vacciner."

Quelques semaines plus tôt, le 28 juillet, Jean-Michel Blanquer était plus précis sur franceinfo : "Au moment où je vous parle, je pense que ça a dépassé les 80% d’enseignants vaccinés." Un pourcentage augmenté de 5 à 10 points par rapport aux premiers chiffres qu’il avait communiqués auprès de LCI, début juillet.

Des chiffres inconnus des autorités sanitaires

Mais d’où sortent tous ces chiffres ? Inutile de rechercher parmi la myriade d’indicateurs publiés sur internet par les autorités sanitaires. Les taux de vaccination des policiers et des enseignants n’y figurent pas. "A ma connaissance, à part pour les professionnels de santé, nous ne disposons pas d’information sur la profession des personnes vaccinées", explique Céline Robert-Tissot, en charge des relations presse pour l’Assurance-maladie, l’organisme public qui a élaboré le système national VAC-SI de suivi de la campagne vaccinale.

Quant à la direction générale de la santé (DGS) et à Santé publique France (SPF), les organismes en charge de la veille sanitaire de l'épidémie, l’un comme l’autre renvoie vers les ministères de tutelle. "Merci pour votre demande. Nous vous invitons à adresser votre demande au ministère de l’Education nationale", répondait ainsi le service communication de SPF lundi après-midi à propos du taux de vaccination des enseignants dans le primaire et le secondaire.

De fait, les ministères de l’Intérieur et de l’Education nationale confirment que les chiffres qu’ils communiquent émanent de leurs propres administrations. Ils "sont recueillis à partir de sondages informels réalisés par les chefs de service auprès de leurs équipes", précise la place Beauvau à franceinfo.

Une information soumise au secret médical

Déjà interrogé sur la source de ses chiffres le 28 juillet par franceinfo, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, avait alors pour sa part affirmé que "des enquêtes ministérielles" étaient faites. "Parfois ces enquêtes ont le statut de ne pas être communicables. C’est fait simplement pour éclairer la décision publique. Donc, il y en a eu une qui m’a permis de dire les chiffres que j’ai donnés", avait-il déclaré.

Ces enquêtes s’appuieraient sur des données transmises par les académies, selon le ministère de l’Education nationale dans une réponse par mail adressée mercredi à franceinfo. "Des remontées de terrain ("carottages") effectuées par les rectorats ont permis d’établir qu’en juillet environ 80% des professeurs étaient vaccinés", assure le ministère.

Pourtant les académies ne semblent pas avoir d’information sur le taux de vaccination de leurs enseignants. Lorsqu’elles sont interrogées, plusieurs d’entre elles renvoient même vers le ministère. Le rectorat de Dijon explique à franceinfo que "le ministère a procédé à des enquêtes au plus près du terrain qui ont permis d’établir qu’environ 80% des professeurs étaient vaccinés". Relancée pour savoir si elle-même a lancé de telles enquêtes auprès de ses professeurs, l’académie de Dijon répond finalement : "Pas à notre connaissance".

En réalité, le statut vaccinal des enseignants est soumis au secret médical. Dès lors, les employeurs n’y ont pas accès. "Nous ne disposons pas de ces informations qui constituent des données médicales à caractère confidentiel", confirme le rectorat de Rennes à franceinfo. Strasbourg donne la même explication, en précisant également que "des enquêtes sur le statut vaccinal des enseignants ne sont pas effectuées dans l’académie".

Surprise chez les syndicats

Du côté des syndicats enseignants, l’origine des chiffres communiqués par le ministère interroge également. "Le 8 juillet, au cours d’une réunion en visioconférence, Thierry Ledroit, le directeur de cabinet de Jean-Michel Blanquer, nous avait répondu que ça venait d’un sondage", confie à franceinfo Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat des professeurs du secondaire. "Mais nous n’avons aucun retour des professeurs sur un sondage ou quoi que ce soit", ajoute-t-elle.

"Je suis persuadée qu’il n’y a eu aucune enquête déclarative", dénonce pour sa part Guislaine David, secrétaire générale du SNUipp-FSU, le principal syndicat d'enseigants du primaire.

"C’est sensible la vaccination, beaucoup de collègues nous auraient demandé si leur employeur avait le droit de leur poser cette question."

Guislaine David, secrétaire générale du SNUipp-FSU

Franceinfo

Relancé pour éclaircir les contradictions apparues avec les réponses des académies et des syndicats, le ministère de l’Education nationale n’a pas souhaité apporter de nouvelles précisions.

De son côté, le ministère de l'Intérieur reconnaît auprès de franceinfo que ses calculs ne sont pas le fruit d'un "recensement exhaustif compte tenu de la sensibilité de cette question et de l’absence d’obligation à ce stade". Toutefois, il juge que "les retours ont été suffisamment nombreux pour fiabiliser ce chiffre".

La place Beauvau souligne également que son pourcentage est basé sur le nombre de policiers complètement vaccinés et qu'il a été calculé à partir de données remontées aux alentours du 10 août. A cette date, 62% des Français âgés de 18 à 59 ans avaient un schéma vaccinal complet, d’après les données mises en ligne par Santé publique France. De telle sorte que le chiffre de 70% avancé par Gérald Darmanin pour les policiers serait donc supérieur d'au moins huit points à la moyenne nationale chez adultes de moins de 60 ans.

La précision du ministre mise en doute

Les chiffres du ministère de l’Education nationale sont également très au-dessus des moyennes nationales. Au 8 juillet, quand Jean-Michel Blanquer avançait un taux de 70 à 75% pour les enseignants, seulement 57% des Français adultes de moins de 60 ans avaient reçu au moins une dose et 37% disposaient d’un schéma vaccinal complet, d’après les données de Santé publique France. Au 28 juillet, alors que le ministre affirmait que le taux avait grimpé à 80% chez les professeurs, environ 70% des Français de 18 à 59 ans avaient reçu au moins une dose, et 55% étaient totalement vaccinés.

Pour la docteure Christèle Gras-Le Guen, présidente de la Société française de pédiatrie, il ne serait cependant pas étonnant que les professeurs soient mieux vaccinés que le reste de la population. "C'est cohérent de le penser car ils sont plus exposés que les autres", explique-t-elle à franceinfo. Mais la cheffe de service des urgences pédiatriques du CHU de Nantes reste malgré tout surprise par la précision des pourcentages avancées par le ministère de l'Education nationale. "Je ne sais pas du tout sur quoi ils se basent. Pour ma part je n’ai aucune visibilité sur la couverture vaccinale des enseignants."

En juillet, elle avait plaidé pour que les enseignants soient soumis à l’obligation vaccinale, recommandation rejetée par Jean-Michel Blanquer et qu’elle défend toujours aujourd’hui. "De la même manière que nous avons besoin des soignants nous avons besoin des enseignants. Leur rôle est central dans l’état de santé des enfants", précise Christèle Gras-Le Guen.

Le ministère de l’Intérieur déclare pour sa part à franceinfo qu'une réunion sera organisée début septembre pour faire un bilan de la couverture vaccinale des forces de l’ordre. De ces résultats dépendra la nécessité ou non de proposer une loi sur l’obligation vaccinale des policiers qui sont en contact avec le public.

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