Vivre avec le virus ou tenter de l'éradiquer ? La France à l'heure du débat sur la stratégie "zéro Covid"

De nombreux chercheurs défendent l'idée d'un confinement immédiat, sans attendre une possible saturation des hôpitaux. Cette mesure de courte durée permettrait de réduire le nombre de cas, et rendrait plus efficace le traçage des porteurs du virus et de leurs cas contacts.

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Sur une plateforme de l'assurance maladie avec des conseillers d'une brigade Covid-19, le 8 janvier 2021 à Angoulême (Charente). (BURGER / PHANIE / AFP)

L'émergence de nouveaux variants a relancé le débat : faut-il se contenter de circonscrire et d'atténuer l'épidémie de Covid-19 – avec la volonté de ménager l'activité économique et préserver la santé psychologique des Français – ou bien faut-il mettre en place des mesures bien plus fermes dans une logique de suppression ? La première stratégie nécessite une adaptation très rapide des mesures à la situation sanitaire ("stop and go"), tout en tolérant un certain seuil de circulation du virus. La seconde envisage des mesures drastiques par anticipation, sans attendre une flambée dans les services de soins intensifs, ainsi qu'un traçage très étroit des cas à l'aide de différents outils. Dans Le Monde, un collectif de médecins, économistes et politistes signe une tribune et plaide pour cette solution. 

La France estime être capable de conserver le contrôle sur l'épidémie. Pas de nouveau confinement généralisé. Voici le cap. Du moins pour le moment. "L'objectif que nous devons nous fixer, ce n'est pas de retarder cette échéance, c'est de tout mettre en œuvre pour l'éviter", a déclaré le Premier ministre, Jean Castex. Les mesures seront renforcées "chaque fois que c'est nécessaire", a-t-il ajouté. Sous-entendu : quand les indicateurs seront mauvais. Ce choix cornélien offre une variété de réponses selon les Etats, mais l'Allemagne semble accélérer, en maintenant les écoles et les commerces non-essentiels clos ou en fermant certaines des frontières bavaroises (République tchèque, Tyrol autrichien).

Plusieurs virologues allemands souhaitent désormais utiliser les recettes appliquées au début de l'épidémie dans certains pays asiatiques. L'Australie et la Nouvelle-Zélande sont également citées en exemple. La Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, n'a pas hésité à décréter trois jours de confinement pour les 1,7 million d'habitants d'Auckland, après la découverte de trois cas positifs. Ces situations, il est vrai, sont parfois difficiles à comparer avec la France, à la fois pour des raisons géographiques (insularité, densité de population...) et d'acceptabilité des outils mobilisés (la Corée du Sud a très fortement recouru aux données de localisation, par exemple, et même aux relevés de cartes de crédit).

Des mesures moins strictes mais plus coûteuses à terme ?

Alors que la situation reste tendue dans les hôpitaux français, sans atteindre jusqu'à maintenant la flambée des mois de mars ou de novembre dernier, plusieurs membres du Conseil scientifique ont récemment défendu l'idée d'un confinement préventif. Mais toujours à titre individuel, sans que ces prises de position ne fassent l'objet d'une proposition commune ou d'un avis officiel transmis au gouvernement. Interrogé par Le Monde sur la stratégie du "zéro Covid", l'épidémiologiste Arnaud Fontanet s'est contenté de la formule suivante : "Un peu trop éloigné des arbitrages en cours. Sujet intéressant au demeurant."

Mi-décembre, une vingtaine de scientifiques avaient cosigné un appel, dans la revue The Lancet (en anglais), à mettre en place des mesures plus fermes. Le bénéfice sanitaire attendu n'était pas le seul argument avancé. Alors que les stratégies d'atténuation visent à maintenir l'activité, les auteurs soulignaient au contraire que "le coût économique des confinements augmentait avec leur durée" et qu'il était donc contre-productif de laisser une telle situation délétère s'installer. En prenant 300 nouveaux cas quotidiens par million, et dix contacts par cas, ils estimaient que 3% de la population devrait rester à l'isolement. Avec, pour conséquence, une très forte réduction de la "force de travail".

Assouplir les restrictions, et donc accepter un nombre de cas plus élevé, relève d'une stratégie de court terme qui conduira à une autre vague, et donc à des coûts plus élevés pour la société dans son ensemble.

Collectif de chercheurs

dans "The Lancet", le 18 décembre 2020

Par ailleurs, la mise en œuvre de mesures drastiques permettrait d'abaisser le nombre de cas et de rendre de nouveau efficaces les efforts de traçage. Contrôler la diffusion devient en effet difficile, voire impossible, quand l'épidémie atteint des seuils trop élevés. Pour que la traque soit opérante, il faudrait "idéalement" moins de 1 000 nouveaux cas par jour, estime l'épidémiologiste Antoine Flahaut, interrogé par l'agence AEF, et "en tout cas au-dessous de 5 000". La France en est loin. Au mois de février, le rythme de croisière tourne autour de 20 000 nouveaux cas par jour.

Confiner, et "mieux" déconfiner

"Plus le confinement sera strict et général, plus il sera court et efficace", ajoute le chercheur, grand promoteur de cette stratégie. Il table sur une réduction du R0 [le nombre moyen de personnes pouvant être infectées par un malade] à 0,7 qui puisse permettre, chaque semaine, de diviser par deux le nombre de cas journaliers. Si la France choisit le reconfinement strict "pour quelques semaines", avant même d'être entrée en "crise aiguë", elle pourra de nouveau "s'engager dans une stratégie 'zéro Covid' durable" qui permettra de rouvrir les bars, les restaurants et les lieux culturels. C'est également l'analyse de Bruno Riou, directeur médical de crise de l'AP-HP, auteur d'une tribune récente parue dans Le Monde.

Confinons vite, fort, mais le moins de temps possible et gérons mieux notre déconfinement. Donnons-nous les moyens de nous retrouver ensemble sur les terrasses au printemps.

Bruno Riou, directeur médical de crise de l'APH-HP

dans une tribune au "Monde"

Dans la perspective d'une nouvelle sortie de confinement, rien ne sert de diminuer le nombre de cas sans disposer ensuite d'outils de traçage adaptés. Certains spécialistes regrettent d'ailleurs une occasion manquée, l'été dernier, après deux mois de confinement (17 mars au 11 mai). Le nombre de cas était alors retombé au plus bas, à moins d'un millier de cas par jour. Il a d'abord été possible d'identifier et de tracer les nouveaux cas "pendant un certain temps", expliquait l'infectiologue Anne-Claude Crémieux sur France Culture, mais lors de l'épisode des clusters en Mayenne, on a été "incapables de casser les chaînes de transmission".

Les tests étaient très longs, nous n'avions pas les équipes formées en nombre suffisant et nous n'avions pas de stratégie de santé publique. C'est ça qui nous a manqué.

Anne-Claude Crémieux, infectiologue

sur France Culture

Un confinement précoce n'est donc pas suffisant. Et si les capacités de tests sont aujourd'hui bien supérieures à l'an passé, il faut également des outils de traçage performants et des équipes nombreuses. Après avoir dressé le constat de cet échec de juillet 2020, Anne-Claude Crémieux estime donc que nous devrions plutôt "mettre nos efforts dans la vaccination qui est aussi une suppression". Cela semble également être le pari du gouvernement, mais il faudra encore attendre un peu pour observer les premiers effets de la campagne. "Une couverture vaccinale de 50% de la population pourrait empêcher un rebond", explique au Figaro Samuel Alizon, directeur de recherche au CNRS. "Mais dans certaines zones très peuplées, il faudra aller au-delà", ajoute-t-il.

Une stratégie à définir au niveau européen

Les gestes barrières, le couvre-feu et les fermetures de certains lieux sont donc les seules mesures permettant de limiter les cas, en attendant que la campagne de vaccination porte ses fruits. Un an après le début de la pandémie, l'immunité collective acquise "naturellement" semble toujours aussi lointaine. A ce jour, la France recense en effet 3,5 millions de cas, ce qui correspond à 5,22% de la population. Et si ce nombre est peut-être sous-évalué (cas déclarés), le seuil requis pour atteindre cette hypothétique immunité de groupe (60% ou davantage ?) semble toujours inatteignable.

Pour que cette stratégie fonctionne, il faudrait enfin que l'Europe se comporte à la manière d'une île, et non d'une addition de pays, en raison des frontières physiques et de la circulation entre les Etats membres. "Cela ne fonctionnerait pas au niveau de la France uniquement mais il faudrait l'accord des 27 pays européens pour y arriver", résumait fin janvier l'épidémiologiste Mahmoud Zureik, guère convaincu, dans Le Parisien. Une pétition internationale en faveur de la stratégie "zéro Covid", qui a déjà recueilli 100 000 signatures en un mois, souligne donc la nécessité "d'agir vite et simultanément dans tous les pays européens" pour éviter "un 'effet de ping-pong' entre pays et régions".

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