Covid-19 : face à l'accélération soudaine de la campagne de vaccination, les médecins libéraux naviguent entre "colère", "fatigue" et "réactivité"

Dans plusieurs régions de France, des opérations de vaccination massives ont été lancées ce week-end. Des médecins généralistes racontent à franceinfo leur mobilisation au pied levé et dénoncent "un coup de communication".

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Un médecin généraliste vaccine ses premiers patients avec le vaccin AstraZeneca contre le Covid-19 à son cabinet à Clamart (Hauts-de-Seine), le 25 février 2021. (MAXPPP)

Un week-end sous le signe du vaccin contre le Covid-19Face à la propagation du virus et de variants, le gouvernement a lancé une opération de vaccination de masse, samedi 6 et dimanche 7 mars, dans les régions les plus touchées par l'épidémie. En Ile-de-France, plus de cent centres ont été ouverts pour écouler plus de 50 000 doses. Le Pas-de-Calais a aussi ouvert de nouveaux sites. Au moins 220 000 personnes ont été vaccinées dans la journée de samedi, selon le ministre de la Santé, Olivier Véran. Des doses "sorties des frigos des hôpitaux français", qui ne les avaient pas encore utilisées, précise à franceinfo le Syndicat des médecins libéraux (SML).

"C'est en train de monter en puissance", assure Philippe Vermesch, le président du SML. "Les libéraux sont très mobilisés. Ils ont réagi au quart de tour vendredi pour s'organiser. Maintenant, on demande aux pharmaciens de faire des stocks pour que les médecins aient toujours des doses", explique-t-il. Car c'est par les pharmacies que transitent les flacons qui contiennent les doses de vaccin (entre six et dix doses par flacon selon les vaccins). Chaque praticien les réserve avant le mercredi soir, puis va les chercher le lundi.

"On travaille comme des fous"

Une logistique pesante pour les médecins généralistes qui se retrouvent en première ligne. Beaucoup sont sur le pont dans le cadre de cette vaste opération lancée ce week-end. Ce qui ne les empêche pas de dénoncer, en même temps, le manque d'organisation. "Nous demander d'ouvrir le centre de vaccination le week-end, c'est un coup de communication et un manque de respect. Cela me fait hurler", dénonce Nicolas Groëll, médecin généraliste qui compte parmi les soignants qui critiquent ce dispositif sur les réseaux sociaux, à l'instar de son confrère Baptiste Beaulieu.

Installé en cabinet depuis un an à Thorigny-sur-Marne, Nicolas Groëll œuvre une demi-journée par semaine dans un centre de vaccination, qu'il a créé avec un collectif de soignants de Seine-et-Marne. Depuis début janvier, ils ont vacciné environ 4 800 personnes, à raison de 50 par demi-journée et par médecin. Pourtant, ils n'ont pas souhaité ouvrir leurs portes ce week-end. "Qu'on ne s'y trompe pas : on aime beaucoup vacciner, on est très contents de le faire. Mais il ne faut pas nous la faire à l'envers. On travaille comme des fous depuis le début de la crise du Covid-19, on est fatigués. Ce coup d'accélérateur aurait pu se faire dans la semaine", estime le docteur, qui vient aussi de commencer à vacciner ses patients avec les doses d'AstraZeneca.

"Les coups de pression du ministère de la Santé sont difficiles à gérer", poursuit le médecin. Faute de flacons en nombre suffisant en février, il a dû annuler plusieurs centaines de rendez-vous, avant de les reprogrammer, au fur et à mesure de l'arrivée des doses.

"Le gouvernement n'est pas responsable de la pénurie de vaccins. Mais il communique en faisant croire que tout va bien. Cela génère de la frustration et de l'incompréhension chez les patients. C'est ce décalage entre communication et réalité du terrain qui pose problème."

Nicolas Groëll, médecin généraliste

à franceinfo

"On ne peut pas vacciner comme ça tous les week-ends, sinon on va craquer", abonde Corinne Le Sauder, présidente de la Fédération des médecins de France (FMF). "Tous ceux qui vaccinent samedi et dimanche ne le savaient pas jeudi. C'est un sprint, mais après, un marathon nous attend. Il ne faut pas épuiser les troupes", réclame cette médecin généraliste de Bretagne, qui relaie la "colère" de ses confrères par rapport au manque d'organisation de la campagne. "Il y a des médecins mais pas de vaccins !", s'exclame-t-elle. Ainsi, selon les informations dont Corinne Le Sauder dispose, certains centres de vaccination n'ont reçu que la moitié des doses promises des vaccins Pfizer et Moderna, y compris en ce week-end de vaste opération vaccinale.

"Les patients n'attendaient que ça"

Dans les cabinets, chaque médecin peut demander au maximum deux ou trois flacons du vaccin AstraZeneca par livraison chaque semaine, comme l'indique le site internet de l'Assurance-maladie. Encore faut-il trouver ceux qui peuvent le recevoir : les médecins généralistes peuvent, depuis le 25 février, administrer une première dose du vaccin AstraZeneca à leurs patients de 50-64 ans souffrant de comorbidités. Charge à eux de les appeler pour les prévenir, les informer, voire les convaincre, car les praticiens sont aussi confrontés à des réticences. Le tout sans gaspiller les doses : après ouverture, un flacon d'AstraZeneca se conserve 48 heures seulement, et dans un réfrigérateur consacré au stockage des médicaments. "Chacun s'organise comme il peut", souligne Corinne Le Sauder.

Ainsi, sa consœur Claire Cadix, trésorière adjointe de la FMF et médecin généraliste depuis vingt ans à Ger (Pyrénées-Atlantiques), une petite commune rurale nichée entre Tarbes et Pau, n'a pu effectuer ses premières vaccinations que samedi.

"On a réussi à avoir quatre flacons, donc 40 patients à vacciner. On a bloqué l'après-midi, entre 12 heures et 16 heures. Il faut être souple et réactif."

Claire Cadix, médecin généraliste

à franceinfo

"Pour l'organiser, on a fait une liste à la secrétaire, elle a appelé les patients cibles pour prendre les rendez-vous", expose la docteure. Comme beaucoup de ses confrères, pour être efficace, Claire Cadix a constitué une petite équipe pour éviter de vacciner seule au cabinet médical entre ses consultations habituelles. Sa secrétaire était mobilisée samedi pour le volet administratif, avec un ancien interne, une infirmière et la deuxième médecin de Ger.

Afin de respecter la distanciation en vigueur depuis le début de la crise sanitaire, la petite équipe a réquisitionné les locaux de la maison de santé pluriprofessionnelle du coin. De fait, pour une majorité de médecins libéraux, les salles d'attente sont trop petites pour respecter ces règles. Ce qui complique la tâche, car les personnes qui viennent de se faire vacciner doivent patienter un quart d'heure avant de repartir chez elles, le temps pour le médecin de s'assurer que tout va bien. Impensable, donc, de laisser des patients atteints du Covid-19 croiser ceux qui viennent se faire vacciner.

"On a fait deux files, une pour ma collègue, une pour moi. Après la constitution du dossier, un rapide examen clinique pour vérifier les constantes, l'infirmière piquait. Chaque patient est reparti avec le rendez-vous pour la seconde dose dans douze semaines et une ordonnance de Doliprane en cas de syndrome grippal. Tout s'est déroulé sans problème", décrit Claire Cadix. "Des patients nous ont remerciés : ils n'attendaient que ça. C'est important pour eux d'être vaccinés dans un centre de proximité, tout le monde ne peut pas faire une demi-heure de route pour aller à Pau", souligne-t-elle. 

"Il faut organiser une vraie vaccination de masse"

La proximité du centre de vaccination est également un critère important pour Agnès Bryn, même si cette médecin généraliste exerce à Paris. Depuis décembre, elle a pu vacciner beaucoup de ses patients au centre dédié au Covid-19 dans le 5e arrondissement de la capitale, où elle travaille trois à quatre jours par semaine, en alternance avec son activité en cabinet médical. "De la proximité grand luxe, on suit le rythme de la vaccination mais on a de bonnes conditions", pointe-t-elle.

Agnès Bryn s'organise désormais pour vacciner à son cabinet (à partir du samedi 13 mars). Elle a vingt doses et déjà vingt patients inscrits à vacciner entre 9 heures et midi. "On va y arriver !", espère-t-elle. Mais de part son expérience, elle plaide pour la création de vaccinodromes dans des "grands hangars", des "gymnases", et "pourquoi pas, l'intervention de l'armée et d'unités mobiles pour nous aider". "Compter sur les médecins généralistes, ce n'est pas assez. Si on veut vacciner vite et ne pas perdre de doses, il faut organiser une vraie vaccination de masse", insiste-t-elle.

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