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Pass sanitaire : l'embarras des patrons désormais obligés de contrôler leurs employés dans les restaurants et les lieux culturels

A partir de lundi, les employés travaillant dans les restaurants, les bars, les lieux culturels ou encore certains centres commerciaux devront présenter une preuve de vaccination, de rétablissement ou de test négatif. Dans le cas contraire, ils risquent une suspension.

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Un employé d'un lieu culturel à Nantes (Loire-Atlantique) contrôle le pass sanitaire des visiteurs, le 21 juillet 2021. (ESTELLE RUIZ / HANS LUCAS / AFP)

Ils ont déjà appris à scanner les QR codes de leurs clients. Désormais, ils vont devoir eux-mêmes être contrôlés. A compter du lundi 30 août, le pass sanitaire devient obligatoire pour le personnel des restaurants et bars, des lieux de culture et de loisirs, des compagnies de transport pour les longs trajets, ou encore de certains centres commerciaux.

Les travailleurs sans pass devront être suspendus sans salaire, au moins jusqu'à fin novembre, ou transférés sur un autre poste où le sésame n'est pas exigé. Si elle ferme les yeux, l'entreprise s'exposera à de lourdes sanctions. Pour autant, un mois et demi après les annonces d'Emmanuel Macron à la mi-juillet, certains des 1,8 million de salariés concernés par cette mesure sanitaire n'entendent pas s'y plier, suscitant quelques cas de conscience pour leurs employeurs.

"On n'a plus qu'une salariée au lieu de deux"

Combien de salariés présenteront un pass sanitaire lundi matin ? Pour Karine Pidancet, "ça va être la grande surprise". La nouvelle règle coïncide avec la réouverture des deux écoles de musique et de danse qu'elle dirige dans le Doubs, à Frasne et à Levier. "Je ne sais pas si quatre de mes enseignants sont vaccinés ou pas." En revanche, elle est déjà fixée au sujet de sa professeure de solfège et de violoncelle, une travailleuse frontalière qui vit en Suisse : "Elle me dit que la vaccination n'est pas obligatoire là-bas", et ne compte donc pas recevoir une injection pour se plier à la loi française.

Jeanne, restauratrice près de Quimper (Finistère), sait ce qui l'attend : "Au lundi 30, on n'a plus qu'une salariée au lieu de deux". Sa seconde serveuse, employée par l'intermédiaire d'un organisme d'insertion, a prévenu début août qu'elle ne reviendrait pas, du moins tant que le pass lui serait demandé. "Elle a trouvé un médecin qui lui a fait un arrêt-maladie jusqu'à mi-novembre", date à laquelle la mesure doit prendre fin, affirme Jeanne. Elle ignore le motif médical invoqué, mais l'employée n'a pas caché les raisons de son départ : "Elle nous a dit qu'elle refusait de se faire vacciner et de faire des tests, que c'était sa liberté." Si la restauratrice dit respecter ce choix, elle est restée "un peu choquée" par le ton "agressif" de leurs dernières discussions.

Fatalement, la mesure oblige à mettre sur la table du lieu de travail un sujet qui est déjà source de débats et de tensions en dehors. "Je me refuse à demander à mes employés s'ils sont vaccinés, pour moi, c'est une question intime", déclare par exemple Hazaël Bonhert, patron d'une boulangerie-restaurant de 20 salariés à Wintzenheim (Haut-Rhin). Le commerçant a quand même "une idée" de qui, dans son équipe, pourrait être opposé à la vaccination. Hazaël Bonhert a poussé sa logique jusqu'au bout : refusant de contrôler tant ses salariés que ses clients, il a choisi de cesser son activité de restauration pour l'instant.

"On ne peut pas le forcer"

Parfois, la discussion peut s'avérer bénéfique. Vincent Richet, directeur d'un espace d'événementiel à Marseille, La Coque, dit avoir "réussi à convaincre" les deux membres de son équipe qui "avaient du mal à se décider." 

"On ne leur a pas dit qu'il fallait absolument qu'ils se fassent vacciner. Mais on leur a expliqué l'intérêt, et l'impossibilité de faire sans dans notre profession."

Vincent Richet, directeur de La Coque, un espace de réunions

à franceinfo

Les intéressés, davantage sceptiques que fermement opposés à la vaccination, ont fini par franchir le pas. Trop tard, cependant, pour bénéficier d'une vaccination complète avant le 30 août : "Ils vont devoir faire des tests pendant quelques jours."

D'autres établissements se trouvent dans une impasse. Le K7, un restaurant de Barberaz (Savoie), va se contenter de servir des verres et des planches de charcuterie en l'absence de son cuisinier. "Il nous a dit qu'il allait réfléchir, puis il y a deux semaines il nous a annoncé qu'il ne se vaccinerait pas", quitte à être suspendu sans salaire, raconte un des gérants, Christophe Bouvier. Le restaurateur craint pour son chiffre d'affaires, mais a du mal à en vouloir à son employé, d'autant que lui-même n'est non plus pas vacciné. "On a tous les deux environ 35 ans et on ne voit pas l'utilité du vaccin pour nous. Donc je le comprends totalement. On ne peut pas le forcer."

Recherche serveurs vaccinés désespérément

Pour ces patrons de petites structures, transférer les salariés concernés à un autre poste ne constitue pas une option réaliste. Or certains se refusent à priver de salaire des employés dont ils étaient parfaitement satisfaits jusque-là. "Suspendre ma serveuse, ce serait la punir. Elle est là depuis deux ans et on s'entend très bien", plaide Claire Boclet, propriétaire du Flash Bar à Feuquières-en-Vimeu (Somme). L'intéressée, employée en CDI, est enceinte de 4 mois, et "ne veut pas prendre de risque" en se vaccinant (la grossesse ne fait pourtant pas partie de la liste des contre-indications). Claire Boclet a donc contacté une pharmacie d'un village voisin, pour que la jeune femme puisse se faire dépister tous les trois jours.

S'ils permettent aussi d'obtenir le pass, les tests sont pourtant souvent écartés par les employeurs interrogés par franceinfo. "C'est trop compliqué à gérer, pour les employés comme pour moi", juge par exemple Alain Bruneau, restaurateur à La Rochelle (Charente-Maritime).

Ce dernier n'a pas de problème de pass sanitaire avec ses employés actuels, mais il doit remplacer deux saisonniers dont le contrat prend fin dimanche. Il cherche ce qui s'apparente dorénavant à la perle rare : des serveurs complètement vaccinés. "Cela fait trois personnes que je refuse parce qu'elles ne sont qu'en cours de vaccination", compte le patron de L'Abrazo, un bar à tapas. "Je leur dis qu'elles auraient pu s'y prendre plus tôt. Elles me répondent qu'elles n'étaient pas pressées." Depuis la réouverture des restaurants et des bars, de nombreux représentants du secteur alertent sur la pénurie de main-d'œuvre. Alain Bruneau dit la constater en réalité "depuis deux ou trois ans déjà". Il assure proposer un bon salaire pour le poste, des horaires moins difficiles qu'ailleurs. Sans succès.

"Je ne vais pas mettre la structure encore plus en péril"

Cette difficulté à recruter touche une bonne partie des secteurs concernés par le pass sanitaire. Les emplois y sont contraignants, la rémunération laisse parfois à désirer, tandis que la crise sanitaire a poussé certains à changer de voie. Au moment de suspendre leurs salariés sans pass, certains employeurs auront cette situation en tête. Ainsi, Karine Pidancet ne voit pas comment remplacer sa professeure de violoncelle non vaccinée.

"Que voulez-vous que je fasse ? Soit elle fait un test, soit elle travaillera avec un masque et c'est tout. Si elle ne vient pas bosser, la moitié des cours ne sont pas assurés."

Karine Pidancet, présidente d'une école intercommunale de musique et de danse

à franceinfo

Après un an et demi de contraintes sanitaires et de fermetures, "je ne vais pas mettre la structure encore plus en péril", dit-elle. Selon la loi, l'absence de contrôle du pass sanitaire est punie de la même manière, qu'il s'agisse d'un client ou d'un employé : les contrevenants risquent jusqu'à sept jours de fermeture administrative et, si l'infraction est répétée trois fois en 45 jours, jusqu'à un an d'emprisonnement et 9 000 euros d'amende.

La plupart des patrons contactés affirment qu'ils respecteront la loi, et comprennent son utilité face à l'épidémie. Néanmoins, ils s'attendent à de nouveaux moments difficiles. "Le pass sanitaire pour les clients a stoppé net la saison touristique et notre fréquentation a baissé de moitié", explique Jeanne. Hors saison, son enseigne dans le Finistère accueille essentiellement des ouvriers, pour des déjeuners peu onéreux, et sa marge dépend du volume de couverts. Mais avec une seule employée, Jeanne et son mari devront fermer une de leurs deux salles. Dénicher un remplaçant testé ou vacciné va devenir critique pour passer l'hiver : "On a mis des annonces partout depuis dix jours, mais on ne trouve personne. On ne sait pas comment on va faire."

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