Les maladies infectieuses ne disparaissent-elles vraiment jamais ?

Alors que les scientifiques et les autorités tentent d'enrayer l'épidémie de coronavirus, une question demeure : est-il possible d'éradiquer totalement une maladie comme le Covid-19 ? Pour l'heure, seules la variole et la peste bovine ont pu disparaître grâce à des campagnes de vaccination, tant les conditions à réunir sont nombreuses.

Article rédigé par
Julien Nguyen Dang - franceinfo
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min.
Une équipe envoie du produit désinfectant sur une femme, lors de l'enterrement d'une victime présumée du coronavirus dans un cimetière de Tegucigalpa (Honduras), le 21 juin 2020. (ORLANDO SIERRA / AFP)

Pourra-t-on venir à bout du Covid-19 ? Alors que certains professionnels de santé tentent de relativiser "l'alarmisme" ambiant autour d'une possible "seconde vague", une interrogation subsiste : parviendra-t-on à stopper l'épidémie et à éradiquer le nouveau coronavirus ? "Dans notre situation actuelle, il est très peu probable que nous puissions (...) éliminer ce virus", jugeait le 10 juillet à Genève le directeur exécutif de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Michael Ryan, lors d'une conférence de presse*. Il y a des environnements très particuliers où cela peut se produire, des Etats insulaires et d'autres endroits, mais même ceux-ci risquent des réimportations [du virus]", analysait le médecin épidémiologiste.

Nous avons vu des pays, qui avaient réussi à atteindre zéro [cas] ou presque zéro, réimporter le virus de l'extérieur. Donc il y a toujours un risque.

Michael Ryan, directeur exécutif de l'OMS

Conférence de presse de l'OMS à Genève, le 10 juillet 2020

Jean-Claude Manuguerra semble partager cet avis. Pour le directeur de la Cellule d'intervention biologique d'urgence à l'Institut Pasteur, interrogé sur RMC le 21 juillet, "on n'arrivera pas à complètement éliminer le virus", sauf si une campagne de vaccination particulièrement efficace est entreprise. Alors au-delà même du Covid-19, est-il tout simplement possible de faire disparaître définitivement une maladie infectieuse ? Franceinfo vous donne quelques éléments de réponse. 

Plusieurs conditions doivent être réunies

Il y a d'abord une question de définition. Faire disparaître une maladie infectieuse peut signifier "deux choses", explique à franceinfo Jean-Claude Manuguerra : soit "l'élimination de la maladie chez l'homme", avec ou sans restriction géographique, soit "l'éradication du virus sur Terre pour qu'il ne circule plus du tout", y compris chez les espèces animales potentiellement atteintes.

Pour cela, plusieurs conditions doivent être réunies. En premier lieu, "il faut que le virus n'ait plus de réservoir animal ou environnemental, sinon des réintroductions pourront se passer à tout moment. Il est par exemple illusoire de supprimer tous les oiseaux pour faire disparaître la grippe", dit cet expert. "On peut donc éliminer la maladie chez l'homme, mais ne pas l'éradiquer sur la planète pour autant."

Autre condition nécessaire : "Il faut que le virus soit stable génétiquement. Si un virus mute tout le temps, on n'arrivera pas à avoir une immunité pour toute la population. (...) Moins il y a de variantes du virus, mieux on peut lutter contre lui", indique le chercheur. Ce dernier rappelle que, chaque année, le vaccin contre la grippe saisonnière est mis à jour selon la nature des souches virales en circulation.

Lutter contre une maladie infectieuse nécessite aussi une capacité d'identification et de traçage des infections. Selon l'OMS*, seules 5 à 10% des 1,7 milliard de personnes infectées par le bacille de Koch (la bactérie responsable de la tuberculose) sont amenées à développer la maladie, rendant son éradication a priori impossible en l'état actuel des connaissances. Et c'est justement là que se trouve un point crucial pour lutter contre un virus. Pour l'éliminer, "il faut un vaccin très efficace", "peu cher et facile à administrer à pratiquement la totalité de la population mondiale", ou aux animaux concernés, avance le virologue.

Rage, variole et peste bovine

Faut-il encore avoir les moyens de le faire, souligne Jean-Claude Manuguerra"On a éliminé la rage du territoire français en vaccinant les animaux domestiques et aussi les renards, l'homme étant un cul-de-sac [il n'y a pas de transmission interhumaine du virus]. Mais dans le reste du monde, la rage cause 59 000 décès par an [principalement en Asie et en Afrique]." En finir avec ce virus s'avère difficilement faisable, analyse Anne-Marie Moulin, directrice de recherche émérite au CNRS. "Eradiquer la rage voudrait dire qu'on contrôle toutes les filières, y compris les animaux moins connus", précise, circonspecte, la philosophe et médecin.

Alors avec autant de conditions à réunir, a-t-on déjà éradiqué des maladies infectieuses ? Oui, mais dans seulement deux cas : la variole et la peste bovine. Reste que le virus responsable de la variole existe "au moins dans deux laboratoires", indique Anne-Marie Moulin, plus précisément les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies d'Atlanta (Etats-Unis) et  au Centre national de recherche de virologie et de biotechnologie de Novossibirsk (Russie), ainsi que le rapporte Le Figaro. "Une des questions est de savoir s'il ne faudrait pas détruire définitivement le virus en laboratoire, même si on connaît sa séquence complète et qu'il reste d'autres virus de la même famille dans la nature", nuance la directrice de recherche.

Véritable fléau qui aurait emporté 300 millions de personnes rien qu'au XXe siècle, rappelle la BBC*, la variole (aussi appelée "petite vérole") a été déclarée comme éradiquée par l'OMS en 1980* après une importante campagne de vaccination et de surveillance des cas (pour un coût de 300 millions de dollars*), lancée treize ans plus tôt.

Pour sa part, la peste bovine concernait uniquement, comme son nom l'indique, les bovins, et entraînait d'importantes conséquences économiques pour les régions touchées, notamment en Afrique subsaharienne. Elle a été déclarée éradiquée en 2011*, là aussi après une campagne de vaccination. 

"Des poches de résistance"

Si aucune autre maladie infectieuse n'a officiellement disparu, plusieurs paraissent proches de l'extinction. L'Equipe spéciale internationale pour l'éradication des maladies (ITFDE), abritée par le centre de l'ancien président américain Jimmy Carter, recensait en 2008* (PDF) sept maladies infectieuses à cibler en priorité : la rougeole, les oreillons, la rubéole, la poliomyélite (ou polio), la dracunculose, la filariose lymphatique ainsi que le tæniasis.

Mais en 2020, ces maladies infectieuses circulent toujours. Des programmes internationaux ont pris du retard, comme pour le virus de la polio, dont deux types sur trois ont été éradiqués à l'heure actuelle. L'OMS craint même l'apparition de 200 000 nouveaux cas par an dans les dix ans à venir si son élimination échouait. Quant à la dracunculose, la revue scientifique The Lancet* rapporte que sa date d'éradication planifiée a été repoussée à plusieurs reprises, faute d'avoir pu être tenue. 

Pour expliquer de telles difficultés, Jean-Claude Manuguerra pointe "des poches de résistance, notamment dans les pays développés, dues à un manque de culture scientifique et à la propagation de fausses nouvelles contre l'utilisation des vaccins, outre des oppositions d'ordre religieux." En 2019, face aux mouvements anti-vaccins, le Parlement fédéral allemand avait d'ailleurs rendu obligatoire la vaccination des enfants contre la rougeole. 

Se posent aussi les questions de "l'état [inégal] des systèmes de santé des pays" et de la "stabilité politique". "Ces éradications massives, qui demandent beaucoup d'argent et de bonne volonté, nécessitent la paix", souligne Anne-Marie Moulin, qui rappelle que, dans les années 1960, le succès de l'éradication de la variole en Afghanistan par des équipes américaines aurait pu être tout autre dans le contexte de la guerre civile qui a suivi.

Eradiquer le Covid-19 : irréaliste ?

Faut-il donc se résigner ? Pour l'historien Patrice Bourdelais, de l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur d'une tribune dans Le Monde sur le caractère "irréaliste" de ces éradications, "il y avait dans les années 1970 une sorte de confiance aveugle dans les progrès de la science et de la médecine. On imaginait éradiquer toutes les maladies infectieuses une à une."

Même si on éradique les maladies qui existent, il y a toujours des maladies qui réapparaissent. C'est apparu clairement au fur et à mesure que des maladies émergentes ou réémergentes ont circulé, comme le sida, Ebola, le Mers ou le Sras.

Patrice Bourdelais

à franceinfo

Qu'en est-il du Covid-19 ? Pour l'instant, il n'existe que des projets de vaccins encore inaboutis, dont deux qui semblent présenter des résultats concluants. Impossible, donc, d'éradiquer totalement le virus même s'il est possible de juguler l'épidémie. D'autant que, comme le rappelle Jean-Claude Manuguerra, la crise du Sars-CoV-2 a eu un point de départ "zoonotique" (avec une transmission de l'animal à l'homme) et non humain. Son origine exacte reste encore peu claire. "De toute façon, on n'éradiquera pas [tous] les coronavirus. Il en existe probablement des milliers", ajoute le chercheur.

C'est notamment ce qui a poussé 18 spécialistes de la santé canadiens à écrire une lettre ouverte au Premier ministre, Justin Trudeau, affirmant que "prévenir ou contenir chaque cas de Covid-19 n'est tout simplement plus viable à cette étape de la pandémie" et comporte des coûts sociaux. Selon le site de données britannique Our World in Data*, le 28 juillet, le Canada recensait 699 nouveaux cas de Covid-19. "Nous devons accepter le fait que le Covid-19 fera partie de notre quotidien pendant quelque temps et trouver des façons de composer avec cette situation", écrivent les spécialistes.

Pour Jean-Claude Manuguerra, il serait effectivement "trop compliqué (...) d'éradiquer le virus par des mesures strictement sanitaires" en l'absence de vaccin. "Il faut vivre avec, mais quand même se protéger", affirme le virologue, qui rappelle que, pour le VIH, là aussi, des "mesures barrières" ont été mises en place lorsque l'épidémie est survenue, comme le port du préservatif. Une observation que complète Patrice Bourdelais : "Plus cette épidémie va durer, plus nos comportements vont changer. (...) Il se peut que les gens prennent conscience que le port du masque n'est pas si gênant et est très efficace, pas seulement contre le Covid-19." 

* Ces liens renvoient vers des pages en anglais.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.