Covid-19 : "La peur nous permet d'agir face à une menace", ou comment expliquer nos réactions face au coronavirus

Le Covid-19 touche désormais tous les continents, sauf l'Antarctique, et perturbe la vie quotidienne dans un grand nombre de pays. Comment ne pas céder à la psychose ? La peur peut-elle être vertueuse ? Entretien avec Patrick Rateau, professeur en psychologie sociale.

Des rayons de flacons de gel hydroalcoolique vides en raison de l\'épidémie de coronavirus, à Londres, au Royaume-Uni, le 3 mars 2020.
Des rayons de flacons de gel hydroalcoolique vides en raison de l'épidémie de coronavirus, à Londres, au Royaume-Uni, le 3 mars 2020. (XINHUA-REA)

Ecoles fermées pour deux semaines en Italie, réquisition des stocks de masques en France, rayons de supermarchés dévalisés, annulations d'événements sportifs et culturels dans le monde entier... Les pays touchés par le coronavirus prennent depuis plusieurs semaines des mesures strictes pour limiter la propagation de l'épidémie. En France, l'annonce d'un premier Français mort du Covid-19 a conduit au confinement de plusieurs communes dans l'Oise, en Haute-Savoie et dans le Morbihan. Les autorités ont annoncé, jeudi 5 mars, qu'elles se préparaient à passer au stade 3 de l'épidémie en cas de circulation active du virus sur l’ensemble du pays.

Face à l'épidémie, les émotions et les comportements peuvent varier : inquiétude, stress, crainte, anxiété, confusion, rejet, stigmatisation... ou au contraire déni. Comment expliquer la peur face au coronavirus ? La ruée dans les magasins est-elle vraiment irrationnelle ? A quoi servent ces émotions ? Franceinfo a interrogé Patrick Rateau, professeur en psychologie sociale à l’université de Nîmes, coauteur de l'ouvrage Les peurs collectives (édition Eres, 2013).

Franceinfo : Après l'annonce de premiers cas en France, des images de rayons de supermarchés vides ou de pénurie de masques et de gel hydroalcoolique ont beaucoup circulé. Comment les expliquer ?

Patrick Rateau : Lorsqu'une personne fait face à une situation qu'elle perçoit comme un danger ou une menace, elle peut ressentir de la peur qui peut engendrer un sentiment d'impuissance et d'incapacité à agir. Or, souvent, pour faire face à une émotion négative, la personne va agir pour tenter de contrôler la situation. Stocker de la nourriture, acheter des masques ou du gel... Cela peut paraître irrationnel, mais en réalité cela répond à une certaine logique. Il n'y a rien de plus terrifiant pour l'être humain que le sentiment de ne pas avoir le contrôle sur une situation.

En agissant face à l'épidémie, on restaure le sentiment de contrôle d'une situation qu'on ne maîtrise pas. Individuellement, c'est rationnel, mais le problème, c'est quand tout le monde réagit au même moment de cette façon.Patrick Rateauà franceinfo

Ce genre de réaction n'est pas spécifique à une épidémie, on peut le voir lorsqu'une tempête est annoncée, par exemple.

Quelles sont les spécificités de la peur face à une épidémie ?

Ce qui distingue la peur d'une épidémie aux autres dangers, c'est le caractère potentiellement mortel du virus. Ensuite, le fait que l'épidémie peut toucher l'ensemble de l'espèce humaine et qu'elle n'est pas restreinte à un seul pays ou une seule région.

Mais une autre spécificité de cette peur, c'est qu'elle n'est pas d'origine humaine, donc pas intentionnelle. Lorsqu'il y a des attentats, on sait qu'ils sont d'origine humaine et intentionnels, et que l'on peut potentiellement mettre en place des moyens politiques, policiers ou diplomatiques pour agir. Enfin, dans le cas d'un virus, il s'agit d'un danger invisible à l'œil nu, ce qui renforce notre sentiment de vulnérabilité et l'idée qu'on ne peut rien y faire.

Comment la peur modifie-t-elle les rapports humains ?

La peur va clairement avoir une incidence sur nos relations sociales, elle peut entraîner une suspicion à l'égard d'autrui. Plus l'épidémie va se propager, plus on va être suspicieux. Au début, on cantonnait le virus à la Chine, mais maintenant, de nombreux pays sont concernés, on est moins capables de déceler l'origine de la menace. Il y a aussi l'idée que nous sommes tous potentiellement porteurs du virus, et que nous pourrions donc contaminer les personnes qui nous entourent, et vice-versa.

Pour le moment, les gens appliquent un certain nombre de consignes comme ne plus se serrer la main, ne plus se faire la bise, se laver les mains plus souvent, etc. Mais c'est une situation passagère où l'on s'adapte avant d'avoir d'autres informations et en espérant que la situation revienne "à la normale".

Avec le coronavirus, ce qui change c'est que nous ne le connaissons pas bien, nous ne pouvons pas prédire son évolution, nous sommes dans une situation d'incertitude qui attise la peur.Patrick Rateauà franceinfo

L'humanité a connu plusieurs grandes épidémies : la peste, la grippe espagnole, sans que cela change fondamentalement nos rapports sociaux. On est d'ailleurs habitués à gérer la grippe saisonnière, car c'est un virus très courant. 

Au début de l'épidémie, des comportements racistes envers des personnes asiatiques ont été mis au jour...

La peur va nous rendre très vulnérables à des discours simplistes et va augmenter l’activation de schémas de pensées simplistes, réducteurs et, dans ce cas, racistes et stigmatisants. 

La peur réduit notre capacité à traiter l’information.Patrick Rateauà franceinfo

En conséquence, les groupes perçus comme menaçants et qu'on va identifier comme porteurs du virus peuvent engendrer des réactions de peur, on va associer n'importe quelle personne asiatique à une personne chinoise. J'entendais quelqu'un dire, il n'y a pas si longtemps, que "ça serait plus facile si les personnes avaient un drapeau pour distinguer les Japonais des Chinois", mais si le foyer avait démarré dans un pays européen, cela aurait certainement déclenché moins de réactions racistes et stigmatisantes.

Hormis la peur, quelles sont nos réactions face au coronavirus ? 

On distingue habituellement, outre la peur, l'anxiété et la panique. La peur suppose une menace directe et immédiate. Par exemple, on va avoir peur face à un chien agressif. L'anxiété est liée à l'anticipation d'une menace. On se promène en forêt et on peut anticiper de se retrouver face à un chien de chasse agressif.

La panique n'est pas de l'ordre de l'émotion, c'est une conséquence de la peur et de l'anxiété, mais qui est de l'ordre de l'action. 

Très souvent, les réactions de panique sont plus dangereuses et meurtrières que la cause de la panique elle-même, je pense aux mouvements de foule provoqués par une odeur suspecte ou une rumeur, par exemple.Patrick Rateauà franceinfo

Enfin, la peur collective est plutôt une réaction émotionnelle face à un danger concret et immédiat pour son groupe –comme un attentat– alors que l'anxiété collective est plutôt éprouvée lorsque l'existence du groupe est perçue comme menacée, comme avec le changement climatique.

La peur peut aussi avoir une fonction d'alerte, de signalement face au danger... 

En psychologie, on dit que la peur est fonctionnelle, elle signale un danger, elle incite à la vigilance et va engendrer des comportements visant à éviter le danger. Mais tout le monde ne réagit pas par l'action face à la peur, certains vont être dans le déni, ils ne vont pas appliquer les règles conseillées, comme se laver les mains... Le déni est un moyen de se rassurer et de se protéger.

Le taux de mortalité du Covid-19 est à ce jour estimé à 3%. Peut-on dire que les réactions de peur sont disproportionnées ?

Derrière cette question se cache un présupposé qui voudrait que nos angoisses soient proportionnelles au risque. Or, de nombreuses études montrent que les risques, tels qu'exprimés en pourcentages ou en probabilités, n'ont qu'une relation très vague avec l'effet psychologique qu'ils provoquent.

Si je ne fais jamais de vélo, je peux conclure que le vélo n'est pas dangereux. Si je n'ai jamais eu d'accident de voiture, je vais en déduire que la voiture n'est pas dangereuse.

Cette peur se base sur un imaginaire particulier...

A chaque fois qu'on va être être confronté à un risque inhabituel, comme la propagation d'un virus, qui augmente graduellement avec le nombre de cas contaminés, cela éveille dans nos consciences des images apocalyptiques qui sont nourries par notre mémoire collective (les médias, les films, l'histoire de la peste, de la grippe espagnole) et qui rendent le risque très probable. Comme l'évolution du virus est incertaine, on va chercher à combler nos incertitudes sur la base de cet imaginaire.

L'épidémie a engendré de nombreuses théories du complot et de nombreuses fausses informations sur les réseaux sociaux. Pourquoi est-elle propice à ça ?

Paradoxalement, j’ai l’impression que les théories du complot – à distinguer des fausses informations – prennent assez peu avec le coronavirus. Au début, il y avait la théorie que la CIA était cachée derrière le virus ou que les Chinois cherchaient à se débarrasser d'une ethnie... Ce genre de théories est assez normal dans un climat où la défiance est forte envers les autorités : gouvernementales, scientifiques et institutionnelles. C'est une façon de s'apporter des réponses, de trouver l'origine du virus (qu'on ignore encore) et, finalement, c'est un moyen de se réassurer.

La communication délivrée par les autorités est d'ailleurs très difficile dans cette situation. Ne rien faire serait perçu comme un aveu d’impuissance, trop en faire serait perçu comme une exagération de la situation et si on maximise le principe de précaution, on peut se dire que c'est pour masquer d'autres problèmes de la société. C'est donc un équilibre très dur à trouver. 

Quel est le rôle des médias dans la perception de l'épidémie et de nos réactions ?

Lorsqu'un individu est confronté à une peur, il veut savoir quoi faire, de manière à réduire son anxiété, donc il va chercher le plus d’informations possibles sur l’objet de sa peur. Et pour répondre à celle-ci, il va se tourner vers les médias pour trouver de l'information. Le fait que le coronavirus soit si présent dans les médias est un signal en soi : si on en parle autant, c'est que c'est grave. Et puis on n'annonce que des informations négatives, davantage de cas, une économie en berne, l'annulation d'événements...

Pour sortir de cette spirale, il faudrait limiter sa couverture, mais le public irait se tourner vers les concurrents et ce serait un choix économique difficile à faire pour les médias. Certains lecteurs pourraient aussi se tourner vers des sources d'informations moins fiables ou vérifiées, ce qui n'arrangerait rien à la peur.