Epidémie de coronavirus : "Ça me met hors de moi", témoigne un gendarme, scandalisé par le non-respect des consignes de confinement

Depuis la mise en place des restrictions de déplacements mardi à midi, Thomas*, gendarme en Seine-Maritime, assure avoir observé bon nombre de comportements irresponsables, en pleine crise sanitaire. 

Un gendarme surveille la plage de Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine), le 17 mars 2020.
Un gendarme surveille la plage de Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine), le 17 mars 2020. (DAMIEN MEYER / AFP)

"De là où je suis, je vois une personne qui habite à 8 km d'ici, et qui est en train de faire un footing... de 15 km. (...) Nous avons affaire à des enfants." La scène que Thomas* observe depuis sa fenêtre, en cette matinée du jeudi 19 mars, serait des plus banales en temps normal. Mais au troisième jour d'un confinement historique, elle exaspère ce gendarme de Seine-Maritime. Depuis le début officiel de ces restrictions, mardi midi, nombreux sont ceux qui font fi des règles, décrit Thomas. 

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Alors que la pandémie de Covid-19 gagne du terrain en France, avec 89 nouveaux morts en un jour et près de 10 000 cas confirmés, quelque 100 000 membres des forces de l'ordre sont mobilisés à travers le territoire, chargés d'assurer le bon respect des règles de confinement. En 24 heures, ils ont dressé 4 095 amendes de 135 euros pour "violation des interdictions de se déplacer hors de son domicile", d'après le ministère de l'Intérieur. Franceinfo a interrogé un gendarme en première ligne, témoin depuis deux jours de ces infractions

"Ils prennent cela par-dessus l'épaule"

Tout a donc commencé mardi pour Thomas, au lendemain des annonces d'Emmanuel Macron restreignant au "strict nécessaire" les déplacements des Français. Dès midi, le militaire a été chargé de faire "des contrôles préventifs" de véhicules dans la zone rurale où il vit. En réalité, surtout "de la prévention et de l'explication" auprès d'automobilistes "perdus", décrit ce quadragénaire. Le gendarme a répondu à de nombreuses questions telles que "Ai-je le droit d'aller me promener ?", "Ai-je le droit d'aller chez le médecin ?" ou encore "Faut-il faire une attestation journalière ?" "On leur explique qu'ils n'ont pas besoin de sortir tous les jours", souligne Thomas. 

En voyant des personnes allant faire leurs courses par exemple, le gendarme a tenté de leur glisser quelques conseils. "On leur stipule de faire le maximum de courses pour éviter d'embouteiller les zones commerciales, et donc de se retrouver contagieux", relate-t-il. "On essaie de les sensibiliser à ne pas emmener le voisin et la voisine, à ne pas aller à quatre en voiture au centre commercial. La prévention, ça marche, mais il faut batailler", souffle Thomas. 

Les gens gardent leurs habitudes. Ils nous disent : ‘Je vais faire mes courses et, dans la foulée, je vais voir la mer. Non !Thomas*, gendarme en Seine-Maritimeà franceinfo

Dès mardi après-midi, Thomas a bien vu qu'une majorité des personnes qu'il a rencontrées n'étaient "pas conscientes du danger". "Les gens ne prennent pas trop au sérieux (le confinement). Nous sommes à la campagne, donc pour eux il n'y a aucun risque. Ils prennent un peu cela par-dessus l-épaule", déplore le gendarme normand. Comme ces habitants pensant "qu'on peut toujours se promener à deux ou trois kilomètres de chez soi, faire des promenades sur la plage pendant cinq, six heures".

Dans cette période de confinement, l'Etat autorise uniquement – sur présentation d'une attestation – "des déplacements brefs, à proximité du domicile, liés à l'activité physique individuelle des personnes, à l'exclusion de toute pratique sportive collective, et aux besoins des animaux de compagnie". "Pour moi, un déplacement de proximité, c'est faire 200 mètres dans son quartier", rappelle Thomas. 

L'amende en "dernier recours"

Le militaire garde par exemple à l'esprit ce couple de personnes âgées "de plus de 80 ans", contrôlé sur la route. "Ils prennent la voiture pour aller se promener à la plage, parce que c'est 'faire de l'exercice'", relate-t-il. "Faire de l'exercice en pantalon, en petites chaussures, avec une canne. C'est un peu... délicat", réagit-il, pesant ses mots. "Beaucoup" de personnes contrôlées depuis mardi sont aussi des groupes ou des familles, comme ce couple sorti avec ses enfants mercredi car "c'est le jour des enfants", cite Thomas. "Ils avaient garé leur voiture et s'apprêtaient à faire toute la plage." 

On peut voir des familles se promener avec deux enfants en bas âge. Ils sont en jeans, avec des poussettes et des enfants, mais ils nous disent que c'est une ‘activité sportive’.Thomas, gendarme en Seine-Maritimeà franceinfo

Devant ces comportements, le gendarme estime n'avoir pas d'autre choix que de "faire peur", de "choquer" pour faire respecter les règles. "Je dis à ces parents qu'ils jouent avec la santé de leurs enfants" par exemple. Vient ensuite, "en dernier recours", la verbalisation face à des personnes "vraiment hautaines, obtuses". Il ne s'agit pas, assure-t-il, de "verbaliser à outrance". "Mais quand la personne est hautaine, vous dit qu'elle n'est pas au courant, que se promener sur la plage fait partie des obligations vitales... Il n'y a plus que ce moyen." 

Mercredi, Thomas a ainsi verbalisé "quelqu'un qui était parti au bord de mer, sans document, sans autorisation de sortie". "Une personne seule, qui a été désinvolte avec nous", résume le gendarme. Ce dernier assure qu'une majorité de gens, une fois contrôlés, "comprennent". Et les contrôles ont chuté mercredi, tant il y avait moins de monde sur les routes. Dans sa région, "la circulation a été divisée par deux" en 24 heures, salue-t-il. L'attestation commence à être "bien ancrée" dans les esprits, mais il y a toujours "des cas qui pourraient rentrer dans des BD, on pourrait en faire un livre", lâche le militaire. 

Alors que la période de confinement débute à peine, Thomas ne cache pas sa colère. "C'est aberrant de voir des gens se promener encore à la plage alors qu'il y a un virus. Cela me met hors de moi", confie celui qui, en les contrôlant, s'expose chaque jour à une potentielle infection. "C'est une obligation, c'est pour la santé publique, pour qu'on puisse sortir de ce virus qui cause des ravages énormes. Ils n'ont rien compris."

*Le prénom a été modifié pour garantir l'anonymat du gendarme qui témoigne.