Covid-19 : pourquoi l'Italie n'est-elle pas aussi touchée par le rebond épidémique que ses voisins européens ?

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La rentrée scolaire dans un lycée de Molfetta (Italie), le 21 septembre 2020. (DAVIDE PISCHETTOLA / NURPHOTO / AFP)

Bonnet d'âne au printemps, la péninsule italienne fait désormais figure de bon élève parmi les pays européens confrontés à une recrudescence de contaminations au coronavirus. Franceinfo rassemble des éléments pour comprendre la situation.

En 24 heures, entre le 21 et le 22 septembre, l'Italie a enregistré 1 392 nouveaux cas de coronavirus et 2 604 patients contaminés hospitalisés, dont 239 en soins intensifs. Dans le même laps de temps, en France, l'agence Santé publique France a fait état, mardi 22 septembre, de 10 008 nouvelles contaminations dues au Covid-19 et de 4 244 patients hospitalisés au cours des sept derniers jours, dont 651 admis en réanimation. Comment expliquer une telle différence et des chiffres aussi bas (comparativement à la France et à l'Espagne, notamment) chez nos voisins transalpins, alors que l'Italie a payé un lourd tribut à l'épidémie au printemps ?

"Il n'y a pas vraiment d'analyse précise qui puisse répondre à cette question", prévient, d'emblée, Vittoria Colizza, contactée par franceinfo. La scientifique italienne, directrice de recherches à l'Inserm et spécialiste en modélisation des maladies infectieuses, voit plutôt dans cet écart "l'effet d'une combinaison de plusieurs mesures", les mêmes appliquées par tous les pays européens, mais chacun à sa manière : gestes barrières, mesures de dépistage, port du masque... "Chaque mesure contribue à la réussite de la lutte contre l'épidémie, explique-t-elle. Ce n'est pas une seule mesure qui aide. Il n'y a pas une raison, mais des petites différences".

"Nous recueillons les fruits de nos choix passés"

L'Italie elle-même s'interroge sur ces chiffres étonnamment bas par rapport au reste de l'Europe, selon Alban Mikoczy, le correspondant de France Télévisions à Rome. Sans trouver de raison évidente. Mais des hypothèses ont émergé dans la presse, au cours de l'été. Les Italiens seraient-il plus prudents que les Français, parce que très marqués par les 35 600 décès liés au coronavirus ? C'est ce que constate Alban Mikoczy, qui observe que le port du masque est respecté dans les lieux publics clos. Même chose à l'extérieur. Pourtant, le masque est obligatoire dans les espaces publics seulement entre 18 heures et 6 heures du matin.

Il y a eu tellement de victimes que le message des anti-masques ne passe pas.

Alban Mikoczy, correspondant de France Télévisions à Rome

Dans les rues, les gares, les aéroports... Selon Alban Mikoczy, il y a, partout, un véritable effort de distanciation sociale. "Même si on n'a pas de données précises là-dessus, l'expérience épidémique est restée ancrée chez les Italiens, y compris dans les comportements", abonde Vittoria Colizza.

Les Italiens ont fait et font usage des masques, "surtout les Italiens qui sont les plus à risque, dont les personnes âgées". "Cette catégorie de la population est beaucoup plus attentive au respect des règles, comme si c'était naturel", souligne avec optimisme le professeur Giovanni Di Perri, directeur de l'institut des maladies infectieuses à l'hôpital Amadeo di Savoia, à Turin, dans Avvenire (en italien). Les gestes barrières sont ancrés depuis le confinement, très strict de l'autre côté des Alpes. "Du jamais-vu", à l'exception de la Chine.

"Nous avons bien agi, alors aujourd'hui nous recueillons les fruits de nos choix passés", estime dans Avvenire Fabrizio Pregliasco, directeur sanitaire de l'Irccs Galeazzi de Milan. "Pendant le confinement, les mesures étaient plus fortes, donc plus efficaces dans le ralentissement de l'épidémie", confime Vittoria Colizza. Les régions italiennes les plus touchées par la première vague, comme la Lombardie, ont, en particulier, pérennisé certaines habitudes.

La piste de l'immunité collective

Parmi les hypothèses mises sur la table, une en particulier fait son chemin. Neuf personnes sur dix contaminées n'auraient pas été comptabilisées comme positives au Covid-19 au printemps, faute de tests disponibles. Mais elles auraient tout de même développé des anticorps, qui les protégeraient encore aujourd'hui. "C'est ce qui s'est passé dans notre équipe. On a été un peu malades, on a eu mal à la tête, on a perdu le goût et l'odorat, mais on ne savait pas que c'était ça. Par la suite, on a fait le test sérologique : il était positif", relate Alban Mikoczy, qui précise que de nombreux habitants de la péninsule racontent la même histoire.

Néanmoins, les chiffres ne traduisent pas la même réalité. En effet, 2,5% de la population italienne a été infectée par le coronavirus, selon l'Institut national italien des statistiques (Istat). Cette étude sérologique, dévoilée le 3 août, a été menée entre le 25 mai et le 15 juillet, mais sur 1,482 million de personnes, alors que l'Italie compte environ 60 millions d'habitants. Et on constate des grandes différences sur le territoire. La Lombardie, très fortement touchée par le Covid-19, concentre par exemple 51% des habitants du pays qui ont développé des anticorps, note ainsi l'Istat. "Attention à cette hypothèse : l'immunité reste quand même assez faible à l'échelle d'un pays. Elle n'est valable que dans les régions fortement touchées", insiste Vittoria Colizza, qui invite à la plus grande prudence sur ce point. D'autant qu'en France, l'Ile-de-France et la région Grand Est enregistrent les mêmes résultats, d'après des études de Santé publique France et de l'institut Pasteur publiées le 18 septembre.

Des chiffres qui cachent une progression du virus

D'autres paramètres ne sont pas à négliger si on veut analyser la situation italienne. La rentrée scolaire, notamment, a eu lieu le 14 septembre, soit dix jours après la France, mais de façon échelonnée : dans les régions du Sud, les élèves reprennent le chemin de l'école jeudi 24 septembre. Selon la ministre de l'Education italienne, plus de 5 000 nouvelles salles de classe ont été créées et près de 5 000 existantes ont été agrandies. Les bureaux des écoliers ont été espacés. Quelques établissements se sont même dotés d'une caméra thermique permettant de contrôler si un élève a de la fièvre. Et le port du masque est obligatoire à partir de 6 ans (contre 11 ans en France). Toutefois, lors de la première semaine de classe, des dizaines d'infections ont déjà été enregistrées en Toscane, dans le Piémont et en Ligurie, selon Le Figaro.

Autre événement qui risque de ralentir les bons chiffres de l'Italie : un référendum et des élections régionales. Sept régions, soit 20 millions d'Italiens, étaient appelées à élire leur président respectif. Le vote était étalé sur deux jours, les 19 et 20 septembre, pour éviter les attroupements d'électeurs. Mais les Italiens devaient abaisser leur masque, à deux mètres de distance, pour s'identifier avant d'aller déposer leur bulletin. Quelques membres des bureaux de vote ont eux-mêmes été testés positifs dimanche. Comme d'autres experts, Massimo Galli, un infectiologue de Milan, estime que c'est "une folie" de tenir ces élections, plusieurs fois reportées.

Il n'est pas le seul scientifique à maintenir la garde. Il faut être d'autant plus prudent que l'Italie n'est pas encore tirée d'affaire : le coronavirus continue de progresser sur le territoire, même si l'augmentation y est moins forte que chez ses voisins européens.

L'épidémie reste très dynamique. Dans certaines régions, le nombre de cas double chaque semaine et ça peut s'accélérer dans les mois à venir avec l'automne, car on vit davantage à l'intérieur.

Vittoria Colizza, scientifique italienne

à franceinfo

Le gouvernement italien semble avoir saisi le message, puisqu'il continue d'imposer des mesures strictes, comme des tests obligatoires depuis mardi pour tout voyageur en provenance de sept régions françaises. Comme l'avait titré Corriere della Sera le 10 août, "l'Italie est encerclée par les contagions". Elle cherche donc à s'isoler et à se préserver.

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