Covid-19 : les familles de victimes réclament toujours un hommage national pour les "vies brisées"

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
La mairie de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) organise, mercredi 17 mars 2021, un hommage aux victimes du Covid-19. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Un an après le début du premier confinement en France, les associations de familles de victimes de la pandémie souhaitent qu'Emmanuel Macron préside une cérémonie nationale.

Elle s'appelait Joëlle et elle était "un peu jeune pour mourir". Cette retraitée de 66 ans est morte du Covid-19 le 29 mars 2020, à Reims (Marne), après six jours d'hospitalisation. "Quand le Samu l'a emmenée, elle m'a fait un petit coucou à travers la vitre de l'ambulance", se remémore Lionel Petitpas, son mari. "Je ne l'ai plus jamais revue."

>> Covid-19 : suivez les dernières informations sur la pandémie et la vaccination dans notre direct

Comme ce veuf, des milliers de proches des victimes de la pandémie peinent encore à faire leur deuil. Rongés par la culpabilité de n'avoir pas pu accompagner l'être aimé dans ses derniers instants, traumatisés par les protocoles funéraires "indignes" qui ont privé leur proche de soins et eux des rituels, tous décrivent un deuil "figé" et le sentiment d'être abandonnés par les autorités. Un an après le début du premier confinement en France, aucun hommage officiel n'a été rendu aux personnes décédées à cause de la maladie. Et les discours politiques font davantage de place aux chiffres de la troisième vague qu'aux noms des victimes.

"Un temps où l'on se pose, où l'on s'arrête"

Pourtant, certains s'activent depuis des mois pour convaincre la classe politique d'organiser une journée de deuil national, avec, en point d'orgue, une prise de parole d'Emmanuel Macron et des témoignages des familles de victimes. "On demande juste un temps où l'on se pose, où l'on s'arrête", explique Julie Grasset, dont le père, Patrick, est mort chez lui, à 67 ans, il y a un an. "Derrière ces 90 000 morts, il y a des hommes, des femmes, des familles, des vies brisées. Ils ne sont pas simplement des statistiques. Nous aussi, on veut passer à l'étape d'après, mais on ne peut pas le faire tant qu'on nie leur mort."

L'initiative a déjà vu le jour à l'étranger, il y a de nombreux mois. Fin mai, l'Espagne a décrété dix jours de deuil tandis qu'une minute de silence a été respectée en Italie dès la fin mars 2020, avant une cérémonie en présence du chef de l'Etat en juin. Le président américain, Joe Biden, a de son côté fait observer une minute de silence en mémoire des victimes lors de son investiture, fin janvier. La semaine passée, c'était au tour du Canada d'organiser une journée d'hommage.

En France, deux associations se battent pour atteindre cet objectif : Victimes du Covid-19, dirigée par Lionel Petitpas, et CœurVide19, fondée par Julie Grasset. Depuis un an, ils rassemblent des témoignages de proches de victimes, sollicitent les médias et écrivent aux responsables politiques pour qu'ils se rallient à leur cause. Une "charge mentale énorme et sans gloire", estime Sabrina Sellami, référente en Ile-de-France de l'association Victimes du Covid-19. Et qui n'a, pour l'instant, donné que de maigres avancées.

"Des réflexions sont en cours"

Plusieurs élus ont bien fait part de leur soutien (les élus centristes Yves Détraigne et Charles de Courson, la députée LREM Marie Guévenoux, le député Les Républicains Jean-Luc Reitzer ou le maire LR de Nîmes, Jean-Paul Fournier...), mais la plupart d'entre eux renvoient cet hommage à la fin de la crise sanitaire.

Les membres de l'exécutif, longtemps restés silencieux face aux demandes de rencontre des associations, semblent désormais entrouvrir la porte. "Des réflexions sont en cours concernant l'instauration d'une journée dédiée à la mémoire de celles et ceux qui ont été emportés", assure le chef de cabinet du président de la République, dans un courrier envoyé début mars à Lionel Petitpas. Mais la réflexion sur sa forme et sa temporalité demeure, là encore, suspendue à la fin de l'épidémie. "Nous ne sommes pas sortis de la crise, nous sommes encore dans la gestion", fait savoir l'Elysée à franceinfo.

"La crise sanitaire [...] appelle toujours une mobilisation pleine et entière du gouvernement."

Brice Blondel, chef de cabinet d'Emmanuel Macron

dans une lettre adressée à Lionel Petitpas

Même constat du côté du Premier ministre, Jean Castex. Alors que certains de ses conseillers techniques ont commencé à s'entretenir ces derniers jours avec des proches de victimes, "tant qu’il y a 300 morts par jour, c'est compliqué de faire [l'hommage]. Ce n'est pas un choix philosophique, c’est un choix de bon sens", glisse l'entourage du chef du gouvernement à Libération

Une cérémonie organisée à Levallois-Perret

Un temps long difficile à comprendre pour les proches. "Pour Samuel Paty [le professeur assassiné en octobre dernier après avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo en classe], il a fallu 48 heures pour organiser un hommage, et c'était bien normal. Pourquoi, pour nous, ça prend autant de temps ?", s'interroge Corine Maysounabe, dont le père, Serge, 89 ans, est mort à l'hôpital en avril 2020. "Même si on ne le fait pas immédiatement, on pourrait commencer la réflexion sur les modalités de cette journée", estime Lionel Petitpas. "Il ne se passe rien car le gouvernement se sentirait désavoué", estime la comédienne et directrice du théâtre Antoine, Stéphanie Bataille, qui a vu son père, Etienne Draber, mourir en janvier.

En attendant une éventuelle cérémonie nationale, plusieurs proches de personnes décédées du Covid-19 vont se rendre mercredi 17 mars dans un square municipal de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). Convaincue par les associations, la commune de banlieue parisienne y organise un hommage aux victimes, en présence de plusieurs élus et de familles. Pour Julie Grasset, qui se bat depuis un an pour la mémoire de son père, plus que jamais ce jour-là, "ce sera la Saint-Patrick, la fête de papa."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.