Coronavirus : comment la France a laissé fondre son stock de masques depuis 2011

En presque dix ans, la France a réduit au minimum son stock de masques de protection, afin de rationaliser les coûts.

Un masque de protection, sur le sol, à Paris, le 16 mars 2020.
Un masque de protection, sur le sol, à Paris, le 16 mars 2020. (AMAURY CORNU / HANS LUCAS / AFP)

Le ministre de la Santé Olivier Véran a promis une "transparence absolue", samedi 21 mars, alors que la polémique sur la pénurie de masques perdure en pleine épidémie de coronavirus. En dix ans, la France a réduit son stock de masques de protection afin de rationaliser les coûts. Le pays a misé sur les importations et sa propre capacité productive pour réagir efficacement en cas d'épidémie, mais l'anticipation lui a fait défaut.

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2011 : les leçons de l'épidémie de H1N1

Deux ans après le début de l'épidémie de grippe A (H1N1), les services de l'Etat s'interrogent sur leur gestion de la crise. Une polémique avait éclaté autour de la commande massive de 94 millions de doses de vaccin (doses conditionnées par deux), alors que seules six millions ont été finalement utilisées. Les stocks de masques sont alors pléthoriques, avec près d'un milliard de masques chirurgicaux et plus de 700 millions de modèles FFP2. 

Ces stocks ont un coût, car il faut entreposer des montagnes de cartons dans un grand hangar à Vitry-le-François (Marne), sachant que les masques se périment peu à peu : les élastiques risquent de lâcher, après quatre ou cinq ans.

Saisi par la direction générale de la santé, le Haut Conseil à la santé publique recommande, dans un avis rendu le 1er juillet 2011, de constituer "un stock tournant", composé de masques chirurgicaux et FFP2. Ce stock tournant implique "la libération (par exemple vers les hôpitaux pour l'usage en soins courants) et la reconstitution régulières d'une partie du stock". L'Etablissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus), créé en 2007 et aujourd'hui intégré au sein de l'Agence de santé publique, cesse de renouveler ses réserves.

2013 : l'arrêt du renouvellement des réserves est acté

En mai 2013, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) qui dépend de Matignon, acte le changement de doctrine et donc le renouvellement des stocks. "La logique était de dire : faisons plus comme dans l'industrie et ne gérons pas des stocks inertes, mais ayons des stocks à flux", explique un connaisseur des gestions des crises sanitaires. "Mais ceci implique qu'on sache les reconstituer en cas de crise", ajoute-t-il. L'idée est alors de s'appuyer sur les importations chinoises, mais aussi sur les capacités de production française.

L'Eprus est délesté d'une partie de la responsabilité de constituer des stocks. Les ministères doivent disposer de leur propres réserves de précaution. Les employeurs (hôpitaux, cliniques privées...) doivent alors "déterminer l'opportunité de constituer des stocks de masques pour protéger leur personnel", en particulier FFP2.

2015 : la réserve est divisée par deux

Cette année-là, un rapport du sénateur Francis Delattre témoigne de la baisse des stocks dont la valeur "est passée d'un maximum de 992 millions d'euros à la fin de l'année 2010 à (...) à 416 millions d'euros", en mars 2015. Ce même rapport met aussi en garde : "La réservation de capacités de production ne peut constituer une solution unique pour prévenir les situations sanitaires exceptionnelles". En clair, l'Etat doit conserver des stocks stratégiques suffisants en prévision d'une épidémie.

2020 : les stocks sont impossibles à inventorier

Alors que l'épidémie de coronavirus commence à se propager au début de l'année 2020, les stocks ont fondu. L'Etat ne dispose d'aucune réserve en masques FFP2, de 117 millions de masques chirurgicaux adultes et de 40 millions de masques pédiatriques enfants. Dans ses entrepôts d'Orléans, l'armée "identifie" cinq millions de masques, qu'elle distribue le 19 mars. Le volume de masques détenu par les employeurs est, lui, impossible à déterminer.

Un décret de réquisition de la production française est pris le 3 mars, deux semaines avant le début du confinement général. L'augmentation de la cadence "n'est pas un exercice simple", a reconnu samedi le Premier ministre Edouard Philippe. Dans le même temps, la France finalise l'acquisition de 250 millions de masques à l'international, a annoncé le ministre de la Santé. Il assure également que le gouvernement a commencé, dès le mois de janvier, à en importer de nouveaux.

Ces mesures n'éteignent pas les interrogations autour de l'anticipation de la crise. Sachant que la décision de renouvellement des stocks appartient au ministre de la Santé, selon l'article L1413-4 du code de la santé publique. Pour l'instant, l'exécutif ne souhaite pas débattre. "Il sera temps au moment voulu de tirer toutes les conséquences en matière de préparation", a affirmé Olivier Véran. "Ce n’est pas quand on est en guerre qu'il faut faire des polémiques", a ajouté, dimanche, Gérald Darmanin, le ministre des Comptes publics.