Covid-19 : la France est "dans une vague psychiatrique", alerte le docteur Serge Hefez

Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, alerte dimanche sur franceinfo sur l'état psychologique des Français qu'il juge "calamiteux" en raison de l'épidémie de coronavirus et de ses conséquences. 

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Radio France
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Un patient dans un couloir d'hôpital à Nancy. (ALEXANDRE MARCHI / MAXPPP)

Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, responsable de l’unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, a affirmé dimanche 31 janvier sur franceinfo que l'état psychologique des Français était "calamiteux". La santé psychique des Français est au plus bas depuis le début de la pandémie de coronavirus Covid-19. La décision du gouvernement de ne pas reconfiner permet aux Français "de maintenir un peu la tête hors de l'eau", se réjouit-il, alors que le pays est "dans une vague psychiatrique".

franceinfo : Dans quel état psychologique se trouve le pays ?

Serge Hefez : Il est effectivement calamiteux. Et ce n'est pas qu'une question de moral. On peut comprendre que le moral est atteint lorsqu'il y a une crise de cet ordre-là. Mais on s'est enfoncé dans une vague psychiatrique à proprement parler avec de la dépression, de l'anxiété et parfois même des troubles délirants. Les consommations d'anxiolytiques, d'antidépresseurs, de médicaments psychotropes, plus les consommations d'alcool et de différents produits, tout cela est totalement en hausse. Les tentatives de suicide également, et chez les plus jeunes. Donc, il y a quelque chose de très alarmant sur le plan psychiatrique, à l'heure actuelle. On est dans une vague psychiatrique.

Un pays tout entier peut être en dépression ?

Oui, parce qu'on n'avait jamais connu ça. On connaît un traumatisme qui dure à l'heure actuelle. Il y a eu traumatisme de l'épidémie, il y a eu le premier confinement. On pensait que cela allait être quelque chose d'un peu ponctuel. On a mobilisé nos défenses, notre énergie. Et puis on se rend compte que ça dure, ça dure, ça dure et qu'on n'en voit pas le bout. Et que même l'espoir du vaccin, effectivement, auquel il faut s'accrocher, eh bien, on entend qu'il y en a peut-être pas suffisamment, que cela ne va peut-être pas marcher sur certains variants, etc. Donc ça donne le sentiment qu'on est dans un tunnel sans fin.

Est-ce que les mesures que prend le gouvernement au fil de cette crise vous semblent justement de nature à préserver un peu le moral des Français ?

Évidemment, on ne peut pas jeter la pierre au gouvernement parce que c'est extrêmement difficile de pouvoir répondre à quelque chose que l'on ne connaît pas bien. Les scientifiques sont très divisés, par rapport aux mesures à prendre. Il se passe quelque chose de nouveau tous les jours et on a le nez dans le guidon en permanence pour prendre les décisions. Tout cela aboutit au fait qu'on est un peu dans des montagnes russes émotionnelles, c'est-à-dire que par moment, on a l'impression que ça y est, on va en sortir. Et puis on replonge. Et donc cette incertitude me paraît effectivement la plus pernicieuse par rapport au fait de pouvoir s'accrocher à un espoir, de pouvoir s'accrocher à des perspectives qui permettent de tenir dans l'adversité.

Le psychiatre que vous êtes se réjouit que le gouvernement ne reconfine pas les Français ?

Effectivement, je me réjouis plutôt de cette décision qui permet de maintenir un peu la tête hors de l'eau. Depuis des semaines, j'entends tellement de gens dans mes consultations qui disent, "mais encore un confinement, on ne le supportera pas. On n'en peut plus. Et puis celui-là, tant pis, on ne le respectera pas". Je ne sais pas si médicalement, c'est la bonne décision ou pas, psychiquement, cela l'est. On dit aux gens "eh bien écoutez, on est sur le fil, on est dans un moment dangereux, mais on fait appel à votre responsabilité, c'est-à-dire si effectivement, vous faites tout ce que vous pouvez et tout ce qu'il faut pour éviter les contaminations, pour être dans des mesures de prévention de bonne qualité, eh bien peut être qu'on évitera ce reconfinement". Ça me paraît mieux de s'adresser aux gens en s'adressant à leurs responsabilités que sur ce ton un peu paternaliste et autoritaire qu'on entend souvent en donnant des ordres et en disant "faites ci, faites ça" ! Les gens se sentent totalement infantilisés et cela accroît bien évidemment leur anxiété.

Les hésitations du gouvernement peuvent-elles rajouter à l'anxiété des Français ?

Mais c'est la réalité. On s'est cru tous protégés, par à la fois les scientifiques et par les dirigeants qui sont devenus tout puissants avec cette idée qu'on était dans une santé insolente, dans une économie qui fonctionne et que tout cela dépend des autres. On vit effectivement quelque chose de très nouveau par rapport à la façon dont on considérait notre santé. C'est-à-dire qu'on n'imaginait plus qu'on était mortels. On imaginait plus qu'on était des gens fragiles. Et cette épidémie, elle nous rappelle ça. Elle nous rappelle une condition humaine qui est la nôtre depuis toujours. Il y a toujours eu des épidémies, des guerres et des crises. Et donc, ça veut dire qu'on doit se considérer différemment comme être humain aujourd'hui. Et je pense que cette épidémie a été une leçon par rapport à ça.

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