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Grand entretien "Cette crise pourrait devenir une catastrophe psychologique" : quelles conséquences du Covid-19 et du confinement sur notre santé mentale ?

Article rédigé par Valentine Pasquesoone
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min
"Nous allons forcément vers une catastrophe en termes de santé mentale", estime Nicolas Franck. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Huit mois après le début du premier confinement, que sait-on du poids de l'épidémie, et de ses restrictions consécutives, sur l'état psychologique des Français ? Eléments de réponse avec le psychiatre Nicolas Franck, auteur d'une enquête et d'un livre sur le sujet. 

Une impression de déjà-vu. En ce milieu du mois de novembre, les Français vivent depuis trois semaines un second confinement généralisé, six mois à peine après la sortie progressive du premier. Quel impact ce dernier instrument efficace contre la seconde vague de l'épidémie de Covid-19 a-t-il sur notre santé mentale ? 

Dès le 23 mars, Santé publique France a lancé l'enquête CoviPrev auprès de 2 000 personnes, afin de suivre leur état psychologique et l'évolution de leurs comportements dans un contexte inédit. Après une semaine de confinement, l'anxiété touchait 26,7% des personnes interrogées, contre 13,5% en 2017. Au 1er avril, la prévalence de la dépression atteignait 19,9%, soit le double d'une moyenne de près de 10%. Et jeudi 19 novembre, le ministre de la Santé a révélé que le numéro d'aide mis en place sur ces questions (le 0 800 130 000), géré par des associations, recevait "près de 20 000 appels par jour".

Pour comprendre les conséquences psychologiques et psychiatriques de cette période, franceinfo a interrogé le professeur Nicolas Franck, psychiatre et chef de pôle au centre hospitalier Le Vinatier à Bron (Rhône). Il est l'auteur de Covid-19 et détresse psychologique : 2020, l'odyssée du confinement (Odile Jacob), et a co-réalisé une enquête en ligne sur l'évolution du bien-être mental pendant le confinement.

Franceinfo : Depuis près d'un an, nous vivons une situation inédite, celle de la pandémie de Covid-19, avec un deuxième confinement, six mois après la fin du premier. Dans quel état psychologique se trouvent aujourd'hui les Français ? 

Nicolas Franck : Ils sont au minimum contrariés, et au pire déprimés et anxieux. Certains sont tendus, effrayés, quand d'autres sont découragés. Un événement aussi long, lourd et déplaisant est un stress majeur. Il y a la crise sanitaire en elle-même, le risque de mortalité que nous encourons, mais également le risque que nous nous sentions tous moins bien. Il n'y a pas, à ce stade, d'accompagnement de la population d'un point de vue psychologique et psychiatrique. Or, cette crise pourrait devenir une catastrophe psychologique. Trois éléments sont à prendre en compte aujourd'hui : la transmission du virus, à bloquer en priorité, les conséquences économiques, mais aussi l'impact sur notre santé mentale.

Deux facteurs peuvent jouer un rôle sur la santé mentale des Français : la menace du coronavirus, mais aussi le confinement. Quel facteur est selon vous le plus lourd psychologiquement, et pourquoi ? 

J'entends peu de gens encore terrorisés par ce virus. Cette peur s'est estompée. Ce qui nuit davantage, à mon sens, ce sont les contraintes que l'on impose aux Français. L'enfermement, en privant la population de libertés, de lecture, de moments avec ses proches est bien pire psychologiquement. Le confinement est nécessaire pour limiter la circulation du virus, mais cela gêne beaucoup la population. 

Le stress qu'elle a vécu au printemps était lié au bouleversement de son quotidien : les Français se sont retrouvés face à une épreuve qu'ils devaient surmonter. L'ensemble de la population a vécu un état de sidération, dû à la nécessité de reconstruire un quotidien. Le fait de ne plus trouver de boutiques ouvertes dans sa rue, de ne plus pouvoir sortir de chez soi, de ne plus voir ses amis... Pour l'essentiel, le stress était causé par ce confinement, pas par le virus – même si ces deux facteurs se rejoignent. 

Dans votre livre, vous expliquez que le stress provoqué par le début du confinement provoque un état de "sidération", puis d'adaptation et parfois, de l'épuisement. Comment définissez-vous ces différents états, et quels troubles psychologiques peuvent-ils provoquer ? 

La sidération mentale est un état temporaire de perplexité anxieuse, il s'agit du premier effet du stress. Avec le confinement, la personne perd ses repères spatio-temporels. Elle ne sait plus quels sont ses objectifs principaux au quotidien, car ces derniers sont bouleversés de l'extérieur. 

Petit à petit, il est possible de surmonter cet état et de commencer à reconstruire ces repères. Mais si la pression continue de trop peser sur la population, un épuisement peut se produire. De premières manifestations sont par exemple le fait de penser à des choses négatives, de mal dormir ou de ne plus avoir d'appétit, d'être irritable et de se disputer avec ses proches... La personne peut ensuite développer un trouble anxieux ou un trouble dépressif. Dans le cas de l'anxiété, c'est la peur qui domine, l'impression que l'on ne va pas faire face : nous sommes submergés par des événements, nous imaginons le pire et les craintes sont quasiment permanentes. Pour les troubles dépressifs, une émotion de tristesse domine, l'impression de ne pas être capable d'affronter le monde. 

Cet effondrement est de nature différente selon nos fragilités. Si vous avez déjà été victime de dépression, où êtes dans un état d'épuisement professionnel ; si vous avez vécu récemment un événement éprouvant comme un divorce ou une perte d'emploi, un échec, vous risquez davantage de développer des troubles dépressifs. Dans le cas d'une fragilité anxieuse, d'un sentiment d'insécurité lié à des expériences passées, des troubles anxieux peuvent émerger. 

L'étude de Santé publique France montre qu'après plusieurs semaines de confinement, l'anxiété et la dépression reculent. Or, le bien-être mental n'est toujours pas très bon. Ce mal-être est lié selon moi à l'incapacité de se projeter dans l'avenir. Vous n’êtes ni anxieux ni dépressif, mais vous n’êtes pas bien. 

Votre enquête montre que les étudiants notamment, ainsi que les personnes en invalidité, présentaient parmi les scores de bien-être les plus faibles au cours du confinement. Comment l'expliquer ? 

Les personnes en situation d'invalidité sont déjà fragiles – il est donc normal qu'un obstacle comme celui-ci les déstabilise encore plus. Quant aux étudiants, ils sont les principales victimes collatérales du confinement. Ces jeunes sont déjà dans une période où ils construisent leur avenir. Leur futur professionnel et personnel n'est pas décidé. De nombreux facteurs fragilisants ont pu jouer contre leur bien-être pendant le confinement : une possible précarité financière, le fait de vivre dans une petite surface, loin de leurs parents, le fait de ne plus voir leurs amis... Les étudiants ont perdu leurs repères encore plus que les autres.

L'anxiété a dominé chez eux au cours du confinement. Et en étant seuls et désœuvrés, certains ont pu entrer dans une consommation d'écrans ou de drogues. 

Vous notez au contraire des scores de bien-être plus élevés parmi les personnes âgées, pourtant plus fragiles face au virus. Quels sont les facteurs qui protègent le plus les Français de troubles psychologiques pendant un confinement ? 

Plus vous êtes âgé, plus votre bien-être mental est élevé. Les personnes âgées se sont senties protégées au cours du confinement. Une aisance financière et une surface d'habitation plus importante les ont également préservées. Globalement, les personnes de catégories socio-professionnelles supérieures, vivant dans une grande surface avec un accès à l'extérieur, en famille, et qui ont pu continuer à travailler et à se sentir utiles, ont été les plus préservées. Les personnes isolées, dans des logements plus petits et vivant dans une insécurité financière et sociale, ont été les plus touchées dans leur bien-être mental. Ce confinement a aggravé les inégalités habituelles – il a mis de la pression sur les gens les plus fragiles. 

En tant que psychiatre, qu'avez-vous observé dans votre pratique depuis le début du premier confinement ? Comment vos patients ont-ils vécu cette période, et de quels troubles souffrent vos nouveaux patients du fait de ce contexte ? 

Beaucoup de nos patients ont bien réagi, y compris ceux qui étaient hospitalisés. Certains se sont toutefois retrouvés dans un état d'anxiété, de panique, de délire. Des personnes souffrant de bipolarité ont par exemple décompensé, d'autres souffrant déjà de troubles anxieux l'ont été encore plus. J'ai le souvenir d'une patiente que nous suivions pour des troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Elle souffrait de nosophobie (la peur de tomber malade) et s'est retrouvée enfermée chez elle dans un état épouvantable, sans pouvoir mettre un pied dehors. Elle avait le sentiment de courir un risque à chaque coin de rue. 

Nous avons également suivi beaucoup de nouveaux patients, qui ont développé des troubles anxieux et des dépressions. Les patients soignés pour de l'anxiété étaient plutôt jeunes, quand d'autres, en majorité des hommes âgés d'une quarantaine d'années, ont été soignés pour des burn-out. Avec le télétravail, ils se sont laissés envahir par les réunions, par le travail les soirs et week-ends. Des éclosions psychotiques, comme des bouffées délirantes, ont également eu lieu chez certains jeunes. C'est à cet âge que l'on entre dans la psychose (des troubles avec une perte de contact avec la réalité). Avec un stress aussi important, des jeunes ayant une fragilité de ce point de vue là sont entrés dans un épisode psychotique.  

Certains sont encore marqués, mais globalement, cette crise du printemps est quelque peu derrière eux. Aujourd'hui, c'est plutôt le découragement qui domine. On devient dépressif, morose, négatif. 

Santé publique France a récemment montré que la prévalence des états dépressifs avait doublé en France entre fin septembre et début novembre. Les états anxieux augmentent également, mais moins fortement. Quelles sont vos craintes pour ce second confinement ? 

Le virus fait moins peur, mais les gens sont davantage déprimés car ils ne voient pas l'avenir. Vous avez désormais un effet cumulatif : nous sommes venus ajouter une deuxième épreuve sur une première qui n'était pas complètement résolue. Nous pouvons craindre des dépressions plus sévères, plus durables : avec le facteur des conséquences économiques et sociales, les choses s'aggravent. De nombreuses personnes sont à la frontière d'un trouble moyen ou d'un trouble sévère, tant l'anxiété et la dépression sont fréquents. Des centaines de milliers de personnes pourraient franchir cette frontière. Nous allons forcément vers une catastrophe en termes de santé mentale.

Que peut-on faire pour limiter l'impact du confinement sur notre santé mentale, et ces risques de troubles psychologiques ? 

Le plus important est de garder le contact avec autrui, mais aussi de construire son quotidien, même si nous ne pouvons pas travailler. Faire de la musique, maintenir une activité physique... Les personnes qui s'en sont bien sorties pendant le premier confinement sont celles qui sont restées actives. Se fixer un objectif de confinement aide également : se mettre à la peinture ou au bricolage, cuisiner... Ne pas se mettre de pression, mais faire ce qui nous convient.

Il faut également se projeter au-delà, imaginer comment sera la vie quand l'épidémie sera terminée. Et peut-être, se projeter dans un mode de vie plus raisonnable et introspectif, questionner sa surconsommation. Quant aux réseaux sociaux, il est bon de les limiter aux contacts directs. 

Dans votre livre, vous estimez que le confinement n'est pas une situation traumatisante qui pourrait causer un syndrome de stress post-traumatique. Pourtant, une synthèse de The Lancet montrait en mars qu'un confinement de plus de dix jours pouvait entraîner ce syndrome. Qu'en est-il réellement aujourd'hui ? 

L'article de The Lancet évoque des populations confinées mais confrontées à la mort, lors de l'épidémie d'Ebola notamment. Quand vous voyez des cadavres dans la rue, vous risquez de développer un stress post-traumatique, car il s'agit d'avoir été confronté à la mort. Le confinement en soi est contrariant, mais pas traumatisant.

Le stress post-traumatique concerne aujourd'hui des proches de malades, comme la sœur d'un de mes patients – elle a vu son frère mourir chez elle, en l'espace de quelques heures. Il concerne aussi les patients sortis de réanimation, ainsi que les soignants qui travaillent dans ces services. Près de 30% des internes en médecine présentaient au printemps des symptômes de stress post-traumatique, selon une enquête de l’Intersyndicale nationale des internes (ISNI). Ces personnes vont potentiellement se sentir mal durant des années. C'est le principe même du stress post-traumatique – il s'inscrit dans la durée. Nous ne pouvons pas les laisser dans une détresse durable. 

Que doivent faire les pouvoirs publics pour prévenir, selon vous, cette crise qui s'annonce d'un point de vue psychologique et psychiatrique ? 

La santé mentale doit être prise en compte comme une dimension importante de la crise. Il faut une écoute structurée de la population, une communication nationale sur le sujet, et que les structures de santé mentale soient aidées financièrement. Nous devons aussi former davantage de psychiatres. 

Les gens ne vont pas forcément se plaindre, mais ils vont rester en souffrance, chez eux. Les personnes anxieuses et déprimées vont rester malheureuses : certaines se suicideront, d'autres seront dans une souffrance larvée, prolongée. C'est une catastrophe, et j'espère que nous l'éviterons. 

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