Comment le Covid-19 et le télétravail ont fait ressortir le jogging du placard

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Comment le jogging, au départ dédié aux sportifs, puis devenu costume préféré des rappeurs et des "millenials" s'est-il fait une place à part entière dans notre garde-robe ? (ELLEN LOZON / FRANCEINFO)

Méprisé, déclassé, le jogging a fait un retour en force ces dernières années, notamment grâce à l'imagerie véhiculée par le hip-hop. Il s'est également imposé comme une pièce à part entière du vestiaire du salarié confiné chez lui pour cause de pandémie.

Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging." Karl Lagerfeld n'a jamais aimé le jogging. On peut légitimement penser que le grand couturier, mort en février 2019, n'aurait pas supporté cette pandémie qui a vu le retour en force de ce vêtement confortable, mais synonyme de "lose" et "anti-chic" dans l'imaginaire du grand public. Comment ce vêtement, au départ dédié aux sportifs, puis devenu costume préféré des rappeurs et des "millenials" s'est-il fait une place à part entière dans notre garde-robe ? Et comment l'apparition du Covid-19 a-t-elle fait de lui un compagnon particulièrement recherché en ces périodes de télétravail et de confinement ? Retour sur la trajectoire de ce paria devenu tendance.

Des terrains de sport au canapé

La première fonction d'un vêtement est de s'habiller pour ne pas être nu comme un ver. Une lapalissade que complète Isabelle Crampes, commissaire générale de l'exposition "Vêtements modèles" – organisée au Mucem à Marseille en 2020 – et fondatrice du site de vente de vêtements detoujours.com  : "Le vêtement, à la base, est défini pour un usage : le travail, le sport...", avance-t-elle à franceinfo. Le jogging est donc dédié à la pratique sportive, mais à l'origine, "autour du XVIIe, XVIIIe siècle, date la commissaire, un caleçon long, qui était un sous-vêtement, a fait son apparition."

"Cordon à la taille, serré aux chevilles, on peut dire qu'il était l'ancêtre du jogging."

Isabelle Crampes, commissaire générale de l'exposition "Vêtements modèles"

à franceinfo

Deux siècles plus tard, à la frontière du XIXe et du XXe siècle, ce vêtement ose sortir dehors. "Cela correspond à la découverte de l'hygiénisme, notamment pour lutter contre les bactéries de la sueur pendant l'effort", illustre Isabelle Crampes.

En Angleterre, les élites et notamment les universités prestigieuses, comme Oxford et Cambridge, l'utilisent pour protéger l'athlète avant et après l'effort. La France s'en inspire et le jogging traverse la Manche. Les classes bourgeoises se rapprochent alors de sociétés créatrices de caleçons longs, notamment la bonneterie Camuset, dans l'Aube. Dans son atelier, Emile Camuset, un passionné de sport, se met à confectionner des vêtements pour l'activité physique. La marque Le Coq sportif est née. "Il est le premier à fabriquer le jogging en série, à prendre conscience qu'il y a un créneau", indique-t-elle.

Cette trajectoire va pourtant se briser, doucement mais sûrement. "Au départ, on l'utilise pour faire du sport, pour être le plus à l'aise, oublier qu'on est habillé", résume la chroniqueuse de l'émission de France Culture "Les Chemins de la philosophie", Géraldine Mosna-Savoye. "Par je ne sais pas quel phénomène, c'est devenu le vêtement de l'anti-mouvement. Dans l'imaginaire en jogging, on est affalé dans le canapé, ou alors il symbolise l'adolescent léthargique, analyse celle qui a écrit "L'apologie de mon jogging" durant le premier confinement. C'est devenu l'inverse de ce qu'il est censé être à la base, autrement dit le symbole du non-vêtement."

Le hip-hop, le catalyseur

Le jogging est donc victime d'un délit de faciès. "Il y a un souci esthétique, c'est qu'il n'en a pas", lâche Géraldine Mosna-Savoye. Selon la chroniqueuse, l'acte de s'habiller répond à "une certaine idée qu'on se fait de soi". "Je veux que les gens aient cette idée que je me fais de moi, donc je m'habille en conséquence, théorise-t-elle, mais avec le jogging, c'est l'abandon d'une idée qu'on avait de soi."

"Le jogging évite de nous faire réfléchir sur ce qu'on est."

Géraldine Mosna-Savoye, chroniqueuse

à franceinfo

Boudé par les classes bourgeoises, qui se l'étaient approprié avec le développement de la pratique sportive, le jogging est remisé au placard mais va en sortir, notamment grâce à la rue. Dans les années 80 aux Etats-Unis, le culte du corps fait rage et la pratique du fitness se développe. Dans le même temps, un nouveau style musical naît et se popularise, le hip-hop. Et quand le groupe américain Run-D.M.C s'affiche en survêtement Adidas à trois bandes, c'est une révélation. Ils cartonnent avec leur It's Like That, qui dénonce les problèmes sociaux et politiques dans l'Amérique des années 80.

Joseph Simmons, Darryl McDaniels et Jam Master Jay, du groupe de hip-hop Run-DMC, posent avec des survêtements Adidas à New York, en mai 1985. (MICHAEL OCHS ARCHIVES / GETTY IMAGES)

Le survêtement devient alors politique, "un vêtement porté en réaction à quelque chose, un vêtement populaire, hors des catégories normées du vêtement", synthétise Géraldine Mosna-Savoye. Mais pour les marques, cette appropriation par la jeunesse des quartiers n'est pas forcément vue d'un très bon œil. Et quand Calbo et Lino, les rappeurs du groupe français Ärsenik de la fin des années 1990, arborent un total look Lacoste sur les pochettes d'album et dans les clips, la marque au crocodile ne saute pas au plafond. "Dans les beaux quartiers, ces vêtements faisaient peur, estime le journaliste mode Gonzague Dupleix, ça été une image très dure à effacer." Mais les planètes se sont alignées et porté, au propre comme au figuré, par les stars du hip-hop aux Etats-Unis, le survêtement a eu droit à une seconde jeunesse.

"L'héritage rock s'embourgeoisait, il y avait besoin d'une bouffée d'oxygène. Qu'est-ce qui avait été mis de côté ? Le rap et les scores incroyables des marques de sportswear."

Gonzague Dupleix, journaliste mode

à franceinfo

Et quand, dans les années 90, il fallait porter un perfecto pour "s'encanailler", selon le journaliste, dans les années 2000, c'est le sportswear qui remplit ce rôle. Les oripeaux des personnages de La Haine, le film de Mathieu Kassovitz, ont d'ailleurs "été un moodboard, une inspiration, indéniable pour la mode actuelle", assure-t-il. L'arrivée de nouveaux designers, comme Virgil Abloh, qui a lancé la marque Off-White, et aujourd'hui directeur artistique chez Louis Vuitton, ont fait bouger les lignes. Des artistes comme Kanye West et Rihanna ont aussi apporté leur pierre à l'édifice. "On peut y voir la réappropriation d'une culture, mais on peut aussi conclure que la culture hip-hop influence tout. Le hip-hop est devenu une culture dominante", explique Isabelle Crampes.

La collaboration, en 2017, entre Supreme, une autre marque de sportswear, et Louis Vuitton a été le parfait "pont entre le streetwear et le luxe", observe Delphine*, qui travaille dans une grande maison de mode à Paris. "C'est le moment où le streetwear obtient totalement sa légitimité dans le vestiaire des gens", estime-t-elle. La sexualisation du jogging, autrefois attirail masculin, contribue à son succès. Les réseaux sociaux et ses influenceuses, comme l'Italienne Gilda D'Ambrosio, suivie par plus d'un demi-million d'abonnés sur Instagram, finissent de rendre le sportswear, et par extension le jogging, populaire. "Avant c'était très mal vu, maintenant c'est quelque chose de cool", souligne Christophe Ruiz, styliste pour le magasin de luxe londonien Harrods, interrogé par franceinfo.

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Un manque de vie sociale plus qu'un relâchement

Le jogging a donc gagné, au cours des années 2000, ses galons de vêtement fashion à part entière. L'arrivée d'un certain virus (le Covid-19 pour ne pas le nommer) va servir sa cause et le faire revenir à son rôle originel, celui d'un vêtement d'intérieur. Sauf que le coronavirus a modifié nos vies et habitudes. Le télétravail, notamment, s'est largement développé. "C'est apporter chez soi une activité extérieure et ça amène de nouvelles logiques, un nouvel investissement, un bureau par exemple, une bonne technologie, une bonne connexion, mais aussi une tenue", observe Danièle Linhart, sociologue du travail. Et les télétravailleurs ont, en majorité, rangé le combo jean-baskets pour se glisser dans un bon vieux jogging. Aux Etats-Unis, les ventes en ligne se sont envolées, augmentant de 40 à 50%, lors des premières restrictions en mars 2020, rapporte Madame Figaro. En France, difficile d'avoir des chiffres. Contacté, Decathlon "n'avait pas de données complémentaires précises à fournir".

Difficile toutefois de nier l'attrait pour le confort. "On constate, dans les tendances, une hausse du goût des gens pour des vêtements durables, écolos et confortables", reconnaît Christophe Ruiz. "Dans toutes les pages des magazines, c'est le bien-être, l'aisance dans les vêtements qui est mis en avant", abonde Delphine*. Le jogging n'est pas le seul bénéficiaire de ce revirement : la polaire, le hoodie (sweat à capuche) ou le legging sont plébiscités. Ainsi, sur son site, Isabelle Crampes "n'a jamais autant vendu de vêtements 'cosy'".

"C'est amusant de constater qu'il y a une tenue spécifique pour le télétravail, alors que ce n'est pas celle qu'on porterait naturellement pour rester chez soi."

Danièle Linhart, sociologue

à franceinfo

"Cela peut être aussi une manière de penser à son corps, une volonté de combattre le sentiment apathique qui peut apparaître quand on reste chez soi", interprète la sociologue. Alors que les opportunités de se sociabiliser suivaient une trajectoire inverse à celle des courbes de contaminations au Covid-19, le temps passé chez soi augmentait inévitablement.

Et l'envie de faire des élégances a pu en pâtir. "C'est une discipline de rester élégant alors qu'on se désociabilise", glisse Isabelle Crampes. Géraldine Mosna-Savoye souscrit : "Je ne pense pas que ce vêtement soit le signe d'un bien-être ou d'un mal-être, c'est juste le signe qu'on ne voit plus personne. Le vêtement n'est plus investi par le regard de l'autre. Peut-être qu'on y verra un signe de relâchement, mais c'est surtout qu'on n'a plus à réfléchir à l'idée que l'on se fait de soi. C'est de l'énergie économisée, le vêtement a perdu cette charge symbolique." Le retour à une vie normale marquera-t-il la fin de cette tendance ? "On va vouloir être looké et ressortir des pièces du vestiaire, mais la quête de confort ne disparaîtra pas forcément", estime Delphine*. Le jogging n'est peut-être pas près de finir sa course au placard.

*le prénom a été modifié 

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