JO 2016 : quand les nageurs se noient dans l'alcool

De nombreux nageurs professionnels vont mal et sombrent dans les conduites addictives. L'excès de natation nuit-il à la santé mentale ? Que se passe-t-il dans la tête de ces sportifs ? Eléments de réponse avec le Dr William Lowenstein, addictologue.

Ian Thorpe hospitalisé pour dépression et alcoolisme, Grant Hackett qui cherche de l'aide pour arrêter l'alcool, Michael Phelps luttant contre les mêmes démons… Les exemples de nageurs en proie aux addictions se multiplient. Puissants et sous contrôle en milieu aquatique, les champions semblent fragiles sur la terre ferme. Le livre controversé du nageur Amaury Leveaux, "Sexe, drogue et natation", sorti en 2015, laissait lui aussi entrevoir les côtés sombres de la natation professionnelle. 

Haut niveau, haut risque

Le Dr William Lowenstein, interniste et addictologue, président de l'association "SOS addictions" travaille sur les problématiques d'addiction chez les sportifs de haut niveau depuis de nombreuses années. Loin de l'image que l'on se fait facilement des personnes dépendantes, les champions sont particulièrement à risque. En particulier, vis-à-vis de l'alcool. Le problème reste néanmoins difficile à appréhender et à quantifier. "Un certain nombre de médecins du sport ont tendance à minimiser le problème. Et il persiste autour de la compétition de haut niveau une certaine "omerta du rêve", et une représentation erronée du sport, toujours vu comme naturel et bon pour la santé, qui étouffe ce genre de problématiques", constate le médecin.

Pourtant, les stars du sport souffrent. En raison, d'abord, de leur nature-même et de leur profil d'addict. "Les sportifs de haut niveau sont vraiment une population à part", explique l'addictologue. "Ils sont «hyper» : hypersensibles, hyper-réactifs, hyperactifs physiquement et, dans une moindre mesure, psychiquement. L'addiction, justement, est une maladie de l'hyper. En somme, leurs grandes qualités font aussi leur vulnérabilité".

La difficulté à garder du lien avec les autres est un autre facteur de risque. "Il faut un peu métaphoriquement tuer tout le monde pour être le meilleur. La réussite dépend de la destruction sportive d'autrui. L'adage «L'important, c'est de participer», est un mythe". Les pressions de performance et de sélection impriment aussi un stress permanent sur ces personnes hypersensibles.

Le milieu aquatique : monotonie et solitude

Les qualités remarquables des sportifs professionnels leur permettent au quotidien d'"encaisser" les entraînements. Entraînements qui, dans la natation, sont particulièrement éprouvants, physiquement comme moralement. L'athlète y est confronté à l'effort mais aussi à une monotonie extrême. "Même si les casques waterproof ont permis de mettre un peu de bruit dans la piscine, et de proposer autre chose au nageur que de compter les carreaux au fond de l'eau, les entraînements de natation comptent parmi les plus durs et les plus ennuyeux", constate le Dr Lowenstein.

Cinq à sept heures quotidiennes dans l'eau, des longueurs à n'en plus finir… "Imaginez ce qu'est, pour les bipèdes terrestres que nous sommes, passer ses journées dans un milieu aquatique qui n'a rien d'amusant, en positon horizontale, à faire des mouvements répétitifs", lance le spécialiste. Les sons particuliers que procure la tête sous l'eau et l'absence de relation à l'autre pendant des kilomètres complètent le (difficile) tableau du quotidien des nageurs professionnels. Pour certains, trop, c'est trop.

Des moments clés à risque dans une carrière

L'installation de conduites addictives, peut survenir au cours de célébrations de succès, qui jouent le rôle de soupapes et de rattrapages festifs. "Les professionnels peuvent entrer en contact avec les substances psychoactives qu'elles soient légales ou illégales, à cette occasion. Et certains vont devoir continuer". Le succès et la "starification" qui va avec peuvent aussi s'avérer fragilisants pour des personnes qui ont tout sacrifié pour en arriver là où elles en sont. La consommation de drogues n'altère pas forcément les performances. Du moins, dans un premier temps. "Au début, c'est la lune de miel. Presque une sorte de dopage, selon les substances consommées. Comme c'est le cas, en fait, dans d'autres corps de métier. La condition physique et le métabolisme tout à fait exceptionnels de ces sportifs leur permettent ces abus", explique le Dr Lowenstein.

Mais ce sont surtout les moments "off" qui sont les plus dangereux. "Les addictions apparaissent principalement au moment de l'arrêt de la carrière, qui est une véritable petite mort. Mais aussi au moment d'une blessure, surtout si elle s'accompagne d'une immobilisation, très difficile à supporter pour les personnalités hyperactives. Ou alors en cas de non-sélection". Pour les nageurs, la sortie des bassins est particulièrement dure. "Repasser à la position verticale, supporter les bruits est vécu comme une agression", ajoute l'addictologue. Les lignes d'eau sont à la fois insupportables et indispensables pour ces athlètes.

Véritable usine à rêve et source inépuisable d'émotions fortes, le sport de haut niveau transporte les spectateurs, comme il peut abîmer ses héros.