La sclérose en plaques liée au virus d'Epstein-Barr : cinq questions sur l'étude qui éclaire les origines de la maladie

Des chercheurs américains ont montré pour la première fois que le développement de la sclérose en plaques est probablement provoqué par une infection par le virus d'Epstein-Barr. Ce qui ouvre la voie à la mise au point de traitements.

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Une modélisation de la démyélinisation, une détéorioration de la gaine de myéline des neurones, observée dans une maladie comme la sclérose en plaques.  (KATERYNA KON/SCIENCE PHOTO LIBRA / KKO / AFP)

Il s'agit de "la première étude fournissant une preuve convaincante de causalité", s'est félicité Alberto Ascherio. Avec son équipe, le professeur en épidémiologie à l'école de santé publique de l'université américaine de Harvard a montré, dans une étude parue dans la revue Science (article payant en anglais), jeudi 13 janvier, que le développement de la sclérose en plaques est très probablement provoqué par le virus d'Epstein-Barr. Le lien éventuel entre la maladie et le virus était étudié depuis plusieurs années, mais il restait difficile à prouver.

Pour mieux comprendre en quoi cette étude représente un tournant pour les spécialistes de cette maladie et constitue un espoir pour les malades, franceinfo répond à cinq questions soulevées par cette publication.

1Qu'est-ce que le virus d'Epstein-Barr ?

Le virus d'Epstein-Barr (EBV) appartient à la famille des herpès virus. Il est notamment responsable de la mononucléose : cette "maladie des fiancés" est transmissible par un contact direct entre deux personnes (un baiser) et par la salive (via des projections comme la toux ou les postillons).

Dans la grande majorité des cas, le premier contact avec ce virus a lieu dès le plus jeune âge et il passe inaperçu, car l'enfant ne présente aucun symptôme. Pour autant, cela ne veut pas dire qu'il n'a pas de conséquences sur l'organisme, qui "développe des anticorps qui le protègent contre ce virus", précise l'Assurance-maladie, qui "estime que 90 % des adultes ont déjà été en contact avec le virus d'Epstein-Barr."

2Qu'est-ce que la sclérose en plaques ?

La sclérose en plaques (SEP) est une maladie auto-immune, neurologique et dégénérative, qui touche le système nerveux central (le cerveau et la moelle épinière). Elle provoque un dérèglement du système immunitaire, qui s'attaque à la myéline, la gaine servant à protéger les fibres nerveuses. Evoluant par "poussées", la maladie est très variable d'un patient à l'autre, mais elle peut entraîner de graves séquelles et elle est l'une des causes fréquentes de handicap chez les jeunes adultes.

Cette maladie touche environ 2,8 millions de personnes dans le monde, dont 1 million en Europe, selon la Fondation pour l'aide à la recherche sur la sclérose en plaques. Selon Santé publique France, 100 000 personnes en sont atteintes en France, dont les trois quarts sont des femmes. La maladie est diagnostiquée, le plus souvent, chez des personnes âgées de 25 à 35 ans.

3Que montre cette nouvelle étude ?

L'étude montre que le virus d'Epstein-Barr est un facteur nécessaire au développement de la sclérose en plaques, même si seule une infime minorité des personnes infectées  développe cette maladie. "Cela fait très longtemps qu'on sait qu'il y a vraisemblablement un lien entre l'EBV et la SEP, précise Catherine Lubetzki, professeur en neurologie à la Pitié-Salpêtrière à Paris, contactée par franceinfo. Les premiers travaux qui vont dans ce sens ont été publiés il y a vingt ans." 

En revanche, c'est la première fois que des chercheurs mettent en évidence ce lien en incluant une dimension chronologique. "Ce qui nous manquait, c'était le lien temporel entre l'apparition des anticorps et le fait de faire une sclérose en plaques", expose Patrick Vermersch, professeur de neurologie à l'université et au CHU de Lille. Les auteurs de l'étude ont mis en évidence que l'infection par le virus d'Epstein-Barr précède l'apparition de la sclérose en plaques.

A l'aide de prélèvements sanguins, les chercheurs ont mesuré le taux de neurofilaments dans le sang, explique Patrick Vermersch. Ces neurofilaments sont des fibres présentes dans les neurones et qui témoignent de leur souffrance. Les chercheurs américains ont constaté que le taux de neurofilaments augmentait chez certains rares patients : des jeunes qui n'avaient jamais été exposés au virus d'Epstein-Barr auparavant, qui ont ensuite été infectés par ce virus, et qui ont par la suite développé une sclérose en plaques. "Cela signifie que lorsque certaines personnes contractent ce virus, elles vont développer une légère atteinte du système nerveux central", observe Patrick Vermersch.

"C'est un lien temporel très intéressant qui a été mis en évidence."

Patrick Vermersch, professeur de neurologie à l'université et au CHU de Lille

à franceinfo

4Pourquoi cette étude est-elle importante ?

L'étude est particulièrement intéressante au regard du nombre de patients observés et de la durée de la période d'observation. "Elle a porté sur une très grande population de patients", explique Catherine Lubetzki. Les chercheurs ont suivi durant vingt ans plus de 10 millions de jeunes adultes engagés dans l'armée américaine, dont 955 ont été diagnostiqués atteints de sclérose en plaques durant leur service.

Ce suivi permet d'apporter une précision supplémentaire sur le lien entre le virus d'Epstein-Barr et la sclérose en plaques : "Jusqu'à présent, on disait que le fait d'avoir contracté l'EBV multipliait par 20 le risque d'avoir une sclérose en plaques (c'est le chiffre que j'enseignais à mes élèves il y a vingt ans), mais cette nouvelle étude prouve que ce risque est en fait multiplié par 32", détaille la neurologue.

Les travaux des chercheurs américains montrent cependant que l'infection par le virus d'Epstein-Barr "est une condition nécessaire mais pas suffisante" pour expliquer l'apparition de la sclérose en plaques, souligne Catherine Lubetzki, car "toutes les personnes qui présentent une forme symptomatique de l'EBV ne développent pas nécessairement une sclérose en plaques". Selon des chercheurs de l'université de Stanford, qui ont publié un commentaire de l'étude dans la revue Science (lien payant en anglais), d'autres facteurs, par exemple génétiques, pourraient jouer un rôle dans le fait de développer ou non la maladie.

 5Pourquoi est-ce un espoir ?

Cette découverte est encourageante pour la recherche de traitements. "C'est un espoir pour la recherche et la découverte d'antiviraux spécifiques à Epstein-Barr, dit Patrick Vermersch. Ce virus fait partie des herpès virus, pour lesquels il existe des traitements (comme l'acyclovir, par exemple). Mais le problème, c'est que très peu de malades qui contractent ce virus font des signes cliniques. On ne peut donc pas tous les traiter."  

La solution passerait donc par le développement d'un vaccin. L'entreprise américaine Moderna a annoncé, le 5 janvier (document en anglais), avoir démarré les essais cliniques sur des humains d'un vaccin contre le virus d'Epstein-Barr. "Il faudrait vacciner des jeunes, très tôt dans l'enfance, et voir sur dix, vingt ou trente ans si ces jeunes développent une sclérose en plaques par rapport à d'autres non-vaccinés", souligne le professeur lillois.

Cette découverte va également ouvrir la voie à des recherches sur d'autres maladies auto-immunes, qui présentent de nombreuses similitudes, comme la maladie de Crohn ou le psoriasis, estime Patrick Vermersch. "Cela fait longtemps que, pour ce genre de maladies, on soupçonne très fortement un virus d'en être à l'origine. Donc si on prouve cette corrélation pour une maladie, on avancera pour les autres", conclut-il. 

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